LA CORRUPTION SYSTÉMIQUE — POURQUOI LES ÉLITES NE CHANGERONT PAS

Business people walking near entrance of a government building with skyscrapers in background

La question revient comme un refrain depuis des décennies : pourquoi, face à l’évidence des crises qui s’accumulent, les élites politiques et économiques ne changent-elles pas de cap ? Pourquoi, quand tous les signaux d’alarme sont au rouge, les décisions continuent-elles à aller dans le même sens — toujours favorable aux mêmes, toujours au détriment du plus grand nombre ?

La réponse habituelle invoque l’incompétence, la myopie, le manque de courage. Ces explications sont insuffisantes. La vérité est plus simple et plus dure : les élites ne changeront pas parce qu’elles n’ont aucun intérêt à changer. Le système leur convient parfaitement.

Ce qu’on appelle corruption

La corruption, dans son sens le plus étroit, c’est l’enveloppe sous la table, le pot-de-vin, le fonctionnaire qui monnaye sa signature. Ce type de corruption existe, bien sûr. Mais ce n’est pas la plus dangereuse. La plus dangereuse est celle qui n’a pas besoin d’enveloppe parce qu’elle est intégrée dans les structures légales elles-mêmes.

Dans L’Effondrement, je le documente avec précision : en France, les grands médias appartiennent à une poignée de milliardaires. Vincent Bolloré contrôle CNews, Europe 1, Le JDD, Paris Match. Patrick Drahi possède BFM TV, RMC, L’Express. Xavier Niel a des participations dans Le Monde, L’Obs, HuffPost. Bernard Arnault est propriétaire du Parisien et des Échos. Ce n’est pas de l’amour du journalisme. C’est de la gestion de l’influence — légale, assumée, efficace.

Aux États-Unis, six conglomérats médiatiques contrôlent l’essentiel de ce que 330 millions d’Américains regardent, lisent et entendent.

Quand les propriétaires des médias sont les mêmes personnes que celles qui bénéficient des politiques économiques en vigueur, l’indépendance éditoriale devient une fiction nécessaire mais pas toujours réelle.

La porte tournante

Le lobbying légalisé complète le tableau. Aux États-Unis, les entreprises et les groupes d’intérêt dépensent chaque année plus de 4 milliards de dollars pour influencer les législateurs. En Europe, Bruxelles compte plus de 30 000 lobbyistes enregistrés — plus que dans n’importe quelle autre capitale mondiale. Leurs bureaux sont à quelques centaines de mètres du Parlement européen. Leurs anciens employés deviennent conseillers des eurodéputés. Les anciens commissaires européens rejoignent leurs conseils d’administration.

Ce mouvement permanent entre le secteur public et le secteur privé — les Anglo-Saxons l’appellent le revolving door, les Français le pantouflage — est l’un des mécanismes les plus efficaces de capture des institutions démocratiques.

Et ce qui rend ce mécanisme redoutablement efficace, c’est précisément qu’il ne nécessite ni corruption directe ni complot organisé. Il suffit que les mêmes personnes circulent entre les mêmes cercles, partagent les mêmes références, fréquentent les mêmes dîners, et aient intérêt à se rendre mutuellement service. Le résultat est une capture totale des institutions — sans qu’aucun délit ne soit commis.

La sécession des ultra-riches

Il existe aujourd’hui une classe qui a acté, mentalement et concrètement, qu’elle ne partage plus le destin commun de l’humanité.

Pendant la pandémie de Covid-19, pendant que des millions de personnes perdaient leur emploi, leurs proches, leur santé mentale, la fortune cumulée des milliardaires mondiaux a augmenté de 3 900 milliards de dollars en neuf mois. Elon Musk a vu sa fortune multipliée par sept. Jeff Bezos gagnait, en moyenne, 2 500 dollars par seconde.

Ces mêmes personnes construisent des bunkers ultra-sécurisés en Nouvelle-Zélande, au Kansas, dans les montagnes suisses — équipés pour des années d’autonomie. Le chercheur Douglas Rushkoff a décrit des réunions privées où des milliardaires l’interrogeaient sur la meilleure façon de maintenir la loyauté de leurs gardes du corps après l’effondrement — quand l’argent n’aurait plus de valeur. Ils achètent des îles. Ils financent des vols spatiaux. Musk parle ouvertement de coloniser Mars comme solution de repli.

Ce n’est pas de l’excentricité. C’est de la sécession. Et cette sécession explique tout.

Une classe qui construit ses bunkers et planifie sa survie personnelle après l’effondrement n’a plus d’intérêt à prévenir cet effondrement. Elle en a au contraire un : être la seule à survivre confortablement pendant que les autres subissent.

La guerre comme business — et la paix comme perte sèche

Le marché mondial de l’armement représente plus de 2 000 milliards de dollars par an. Les dix plus grands exportateurs d’armes — États-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Allemagne, Chine, Espagne, Israël, Italie, Corée du Sud — sont sans exception les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU ou leurs alliés les plus proches.

L’organisme censé garantir la paix mondiale est dominé par les principaux vendeurs d’armes de la planète. Ce n’est pas de l’ironie du sort. C’est de la logique systémique.

La guerre en Ukraine a été une catastrophe humaine. Elle a aussi été une aubaine pour l’industrie de l’armement — Lockheed Martin, Raytheon, Northrop Grumman, BAE Systems. Leurs cours de bourse ont bondi dès les premiers jours du conflit. La reconstruction après la guerre est aussi un business : les mêmes entreprises qui produisent les armes qui détruisent les infrastructures obtiennent ensuite les contrats pour les reconstruire. En Irak, après l’invasion de 2003, Halliburton — dont le PDG avait été Dick Cheney, vice-président des États-Unis au moment de la décision d’envahir — a obtenu des dizaines de milliards de dollars de contrats de reconstruction.

C’est un modèle, ce n’est pas une coïncidence.

Pourquoi ils ne changeront pas

On entend parfois l’argument selon lequel il suffirait d’élire de meilleures personnes, de meilleurs dirigeants, des élites plus éclairées. C’est méconnaître la nature du problème.

Dans L’Effondrement, je le formule ainsi : la concentration du pouvoir entre les mains d’un individu ou d’un groupe restreint produit toujours, tôt ou tard, les mêmes effets — abus, corruption, rigidification, effondrement. Sans exception. Quelle que soit la qualité morale initiale des individus concernés. Quelle que soit la beauté des intentions de départ.

Ce n’est pas une question de personnes. C’est une question de structure. Une structure qui récompense l’accumulation, qui légalise la capture des institutions, qui organise la sécession fiscale des plus riches hors de la société commune — cette structure produira toujours les mêmes résultats, quelles que soient les intentions de ceux qui s’y insèrent.

La démocratie représentative, dans ces conditions, ne représente plus grand monde. Elle représente ceux qui ont les moyens de se faire représenter.

Attendre que les élites changent d’elles-mêmes, c’est attendre qu’un incendie s’éteigne en lui apportant du bois. Le changement ne viendra pas d’en haut. Il ne peut pas en venir. Il viendra de la construction, patiente, concrète, locale, de structures qui ne reproduisent pas les mêmes dynamiques — des structures où le pouvoir est distribué, transparent, révocable, et où l’accumulation sans limite n’est pas une vertu mais un problème.

C’est l’objet de la troisième partie de ce livre. Et c’est le seul horizon qui tienne

https://www.leffondrement.org/corruption-systemique-elites-ne-changeront-pas

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