Depuis 1945, le monde fonctionnait sous un dôme. Ce dôme s’appelait la puissance américaine. Il garantissait — imparfaitement, souvent brutalement, toujours au bénéfice des intérêts américains — un certain ordre mondial. Les alliés dormaient tranquilles parce que Washington assurait leur protection. Les pétromonarchies du Golfe vendaient leur pétrole en dollars et dormaient tranquilles sous le parapluie nucléaire américain. L’Europe construisait ses États-providence à l’abri de l’OTAN, sans jamais avoir à se poser la question de sa propre défense.
Ce dôme vient de se fissurer. Publiquement. Irréversiblement.
Ce qui s’est passé
Dans L’Effondrement, je le documente avec précision : le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une attaque militaire conjointe contre l’Iran. L’opération portait des noms de film d’action — Epic Fury côté américain, Roaring Lion côté israélien. Derrière ces noms se cachait un calcul d’une simplicité déconcertante : tuer le guide suprême, décapiter le régime, et regarder l’Iran s’effondrer de lui-même.
Le calcul était faux.
L’Iran n’est pas l’Irak de 2003, ni la Libye de 2011. C’est une civilisation de quatre mille ans qui avait analysé, attendu et s’était préparée. Ses défenses avaient été partiellement reconstituées avec le soutien de la Chine. Ses capacités de riposte reposaient sur des stocks de missiles longue portée, des drones, des proxys régionaux. Loin de s’effondrer, le régime a riposté bien au-delà de ce que Washington anticipait, transformant une opération envisagée comme courte et ciblée en une guerre ouverte sans stratégie de sortie.
La réponse iranienne la plus dévastatrice n’est pas venue des missiles. Le Parlement iranien a voté la fermeture du détroit d’Ormuz — par lequel transite 20% du trafic mondial de pétrole, soit 600 milliards de dollars par an. Le prix du baril a explosé. Les marchés financiers mondiaux ont immédiatement réagi. En une opération, Trump a réussi ce qu’aucun ennemi des États-Unis n’avait accompli depuis des décennies : convaincre ses propres alliés que la protection américaine pouvait se transformer en piège.
Ce que le dôme cachait
Pour comprendre ce qui se passe, il faut comprendre ce que le dôme américain était réellement — pas ce qu’il prétendait être.
La domination américaine depuis 1945 reposait sur un contrat implicite : protection totale des alliés en échange d’obéissance, d’accès aux marchés et de tarifs pétroliers préférentiels. Les pétromonarchies du Golfe, l’Europe, le Japon, la Corée du Sud — tous avaient accepté ce contrat. Mais c’était un contrat de vassalité, pas d’alliance entre égaux.
L’Europe a construit sa prospérité d’après-guerre sous ce parapluie — en déléguant sa défense à Washington, en achetant du gaz américain plus cher que le gaz russe qu’on lui avait fait couper, en suivant les sanctions imposées par Washington contre ses propres intérêts économiques. C’était le prix de la protection.
Ce prix était accepté tant que la protection était crédible. Elle ne l’est plus. Et avec la crédibilité du dôme s’effondre aussi la justification de toutes les concessions qui l’accompagnaient.
Ce que ça change pour l’Europe
Pour l’Europe, la fissure du dôme américain est à la fois un choc et une opportunité — si elle est capable de la saisir, ce qui est loin d’être acquis.
Le choc d’abord : des décennies de sous-investissement dans la défense, de délégation de la politique étrangère à Washington, de dépendance énergétique et technologique ont laissé l’Europe dans une position de vulnérabilité structurelle. Elle n’a pas d’armée commune. Elle n’a pas de politique étrangère commune digne de ce nom. Elle n’a pas d’industrie de défense suffisante pour assurer sa propre sécurité sans aide américaine. Elle a des dividendes et des marchés — mais pas les outils de sa propre survie géopolitique.
L’opportunité ensuite : la fin de la vassalité atlantique est aussi la fin de l’obligation de suivre des politiques qui ne servent pas les intérêts européens. Une Europe qui se prendrait en charge — qui développerait une politique étrangère autonome, qui réindustrialiserait ses secteurs stratégiques, qui construirait des alliances fondées sur ses propres intérêts plutôt que sur ceux de Washington — serait une Europe plus forte.
Mais cette Europe-là suppose un courage politique que ses dirigeants actuels n’ont pas démontré.
Ce que ça change pour le reste du monde
Pour les pays du Sud global — ceux qui ont subi le contrat américain sans l’avoir choisi, qui ont vu leurs ressources extraites, leurs dirigeants renversés, leurs dettes imposées par des institutions financières dominées par Washington — la fissure du dôme ressemble à une libération.
La Chine observe et calcule. Un enlisement américain au Moyen-Orient lui profite directement. Elle préserve ses relations avec les pays du Golfe dont elle tire plus de la moitié de ses approvisionnements énergétiques. Elle continue de tisser ses routes commerciales en Asie, en Afrique, en Amérique latine — sans les contraintes idéologiques que Washington imposait à ses alliés.
La Russie, malgré ses propres fragilités internes, voit dans cette recomposition une opportunité de repositionnement. L’Iran, qui a résisté à la plus puissante armée du monde, sort de cet épisode avec un statut de puissance régionale incontournable.
Le monde unipolaire — celui qu’on croyait permanent après la chute de l’URSS — est mort. Le monde multipolaire qui le remplace est plus imprévisible, plus instable, mais peut-être, pour les peuples qui n’avaient pas le choix, plus juste.
Ce que ça change pour nous, concrètement
Dans L’Effondrement, je le formule ainsi : ce qui change, c’est l’échelle de temps. Ce que nous pensions voir se dérouler sur dix ou vingt ans pourrait se précipiter en quelques mois.
Concrètement, pour les habitants de France et d’Europe :
Le prix de l’énergie va rester élevé et volatile — parce que le détroit d’Ormuz n’est pas qu’un symbole géopolitique, c’est une infrastructure physique dont toute l’économie mondiale dépend. Toute perturbation là-bas se répercute immédiatement ici.
La dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis — semi-conducteurs, cloud computing, systèmes d’armes — devient un risque stratégique explicite plutôt qu’une donnée confortable.
La question de la défense européenne — longtemps repoussée, longtemps financée par Washington — ne peut plus être évitée. Ce qui veut dire des budgets militaires en hausse, des arbitrages difficiles avec les dépenses sociales, des débats politiques qui vont agiter les opinions publiques.
Et plus profondément : la fin de l’illusion que quelqu’un veillait sur nous. Que l’ordre mondial était stable. Que les guerres se passaient ailleurs. Que le système tenait.
Il ne tient plus. Il n’a en réalité jamais tenu — il avait simplement réussi à faire croire qu’il tenait. La fissure du dôme américain ne crée pas l’instabilité. Elle la révèle.
Ce qui était caché sous le dôme — les inégalités criantes, les dépendances structurelles, les dettes coloniales jamais soldées, les guerres menées au nom de la paix — est maintenant visible.
C’est inconfortable. C’est aussi, peut-être, le début de quelque chose de plus honnête.
https://www.leffondrement.org/fin-hegemonie-americaine-consequences

Laisser un commentaire