En 1900, l’espérance de vie en France était d’environ quarante-cinq ans. Aujourd’hui, elle dépasse quatre-vingt-deux ans. C’est présenté comme un triomphe de la médecine moderne. Et c’est vrai, en partie.
Mais voici ce qu’on dit moins : l’espérance de vie en bonne santé — sans maladie chronique significative, sans limitation fonctionnelle majeure — stagne, elle, depuis des années. En France, elle est d’environ soixante-quatre ans pour les femmes et soixante-deux ans pour les hommes. Ce qui signifie que pour beaucoup d’entre nous, les vingt dernières années de vie seront des années de maladie gérée, de médicaments quotidiens, de consultations régulières, de dépendances progressives.
On a allongé la durée de vie. On n’a pas allongé la durée de vie en bonne santé. Ce n’est pas la même chose.
Ce que les chiffres révèlent
Les maladies chroniques — diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires chroniques, cancers, maladies neurodégénératives — touchent aujourd’hui plus d’un Français sur trois. Chez les plus de soixante-cinq ans, c’est plus de deux sur trois.
Ces maladies ont quelques caractéristiques communes : elles s’installent lentement, sur des décennies. Elles ne tuent pas immédiatement. Elles nécessitent un traitement médical continu, souvent à vie. Et dans la grande majorité des cas, elles sont liées à des facteurs environnementaux, alimentaires et comportementaux — c’est-à-dire à la façon dont notre civilisation organise la vie quotidienne.
Le diabète de type 2 est la maladie parfaite pour comprendre le paradoxe. C’est une maladie quasi-inconnue il y a un siècle dans les pays occidentaux. Elle est aujourd’hui en expansion planétaire. Elle est étroitement liée à la sédentarité, à l’alimentation ultra-transformée, à la pollution de l’air et au stress chronique — tout ce que notre modèle de développement a produit, en abondance. Et son traitement — l’insuline, les hypoglycémiants — est un marché mondial de plusieurs centaines de milliards de dollars annuels.
On soigne les symptômes. La cause — le modèle alimentaire et de vie industriel — n’est pas touchée.
La médecine comme industrie
Là est le cœur du problème. Notre système de santé n’est pas conçu pour produire des gens en bonne santé. Il est conçu pour gérer des gens malades. Ce n’est pas un jugement moral sur les médecins, qui font généralement leur travail avec compétence et dévouement. C’est un constat structurel : le système de santé est une industrie dont la prospérité dépend du maintien d’une demande de soins soutenue.
L’industrie pharmaceutique réalise des profits colossaux sur les maladies chroniques — précisément parce qu’elles ne se guérissent pas, elles se gèrent. Un diabétique sous traitement rapporte à l’industrie pharmaceutique, en médicaments, en matériel de suivi, en consultations, plusieurs milliers d’euros par an, pendant des décennies. Un diabétique guéri — par un changement radical d’alimentation et de mode de vie, ce qui est documenté comme possible dans les stades précoces — ne rapporte rien.
L’obésité, les troubles anxieux, l’hypertension, la dépression : la liste des conditions chroniques pour lesquelles il existe des traitements efficaces et des marchés florissants, mais aucune stratégie sérieuse de prévention à l’échelle de la société, est longue.
Ce que le dérèglement climatique va faire
Dans L’Effondrement, je documente ce que le dérèglement climatique fait déjà aux corps humains. La chaleur excessive tue — en particulier les personnes âgées, les enfants et les malades chroniques. Les vagues de chaleur deviennent plus longues, plus fréquentes, plus intenses. La pollution de l’air provoque ou aggrave les maladies respiratoires et cardiovasculaires. Les maladies infectieuses gagnent de nouveaux territoires avec le déplacement des zones climatiques.
Et les systèmes de santé — déjà sous tension structurelle dans presque tous les pays occidentaux — vont devoir absorber une demande croissante avec des ressources qui ne suivront pas. La fracture entre une médecine high-tech accessible aux riches et des soins de base défaillants pour le reste est déjà visible. Elle va s’aggraver.
Quand les médicaments manquent — et ils manqueront, dans un monde où les chaînes d’approvisionnement mondiales se fragmente — les millions de personnes qui vivent aujourd’hui sous dépendance pharmaceutique chronique vont se trouver dans une situation de vulnérabilité extrême.
Ce que ça change pour nous
Vivre longtemps en bonne santé n’est pas un mystère. Les sociétés qui y parviennent le mieux partagent quelques caractéristiques : alimentation peu transformée, activité physique intégrée au quotidien, liens sociaux forts, stress chronique limité, sens de la vie ancré dans quelque chose de plus grand que la consommation individuelle.
Ce ne sont pas des recettes de magazine de bien-être. Ce sont des structures de vie que notre modèle économique détruit systématiquement depuis cinquante ans — parce qu’elles ne génèrent pas de valeur marchande.
Se préparer à l’effondrement, c’est aussi comprendre que la santé ne viendra pas d’une pilule. Elle viendra de la façon dont on mange, dont on bouge, dont on dort, dont on vit avec les autres. Ce n’est pas une révélation. C’est ce que toutes les civilisations qui ont duré le savaient.
C’est nous qui l’avons oublié.
https://www.leffondrement.org/vivre-plus-longtemps-malade-plus-longtemps

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