L’Union européenne se présente comme le projet de paix le plus ambitieux de l’histoire moderne. Soixante-dix ans sans guerre entre ses membres. Le marché unique. La libre circulation. La monnaie commune pour vingt-sept pays. La rhétorique est impeccable.
La réalité l’est moins.
Ce qu’on appelle « l’Europe » est, dans les faits, une union de commerçants. Un marché géant habillé en idéal démocratique. Une construction dont les fondations sont économiques, pas politiques, et encore moins spirituelles. Et quand les chocs arrivent — les vrais, pas les turbulences conjoncturelles —, les fondations économiques ne tiennent pas.
Une construction bâtie sur le déni
L’Europe a été construite après 1945 sur une culpabilité collective et sur un projet raisonnable : ne plus jamais se faire la guerre. Cet objectif-là, elle l’a atteint. Mais entre ne pas se faire la guerre et construire une véritable civilisation commune, il y a un abîme que ses fondateurs n’ont pas voulu regarder en face.
Pendant trois siècles, les États qui composent aujourd’hui l’Union européenne ont colonisé, pillé, esclavagisé une grande partie de la planète. L’Afrique saignée de ses populations. L’Inde vidée de sa richesse. Les Amériques décimées par les épidémies, les massacres et l’exploitation. L’Asie du Sud-Est tenue en coupe réglée. C’est sur cette accumulation de crimes que la prospérité européenne d’après-guerre a été construite. Pas sur un génie particulier. Sur le vol organisé à l’échelle planétaire, pendant des générations.
Cette dette n’a jamais été reconnue. Jamais remboursée. À peine murmurée, et encore, sous pression.
Et ce qui n’a pas été réglé revient toujours. La facture arrive.
L’obéissance atlantique : une vassalité assumée
Il faut appeler les choses par leur nom. Depuis 1945, l’Europe n’a pas de politique étrangère autonome. Elle a la politique étrangère que Washington lui autorise. L’OTAN n’est pas une alliance entre égaux. C’est une hiérarchie avec un chef — les États-Unis — et des supplétifs — les Européens — qui paient, obéissent et se taisent.
Pendant des décennies, cette vassalité a été confortable. Les Américains assuraient la sécurité. Les Européens pouvaient développer leurs États-providence, leurs marchés, leurs industries, à l’abri du parapluie nucléaire américain. Le prix à payer : une souveraineté de façade. Des décisions prises à Washington, endossées à Bruxelles, appliquées à Paris, Berlin, Rome.
Aujourd’hui, ce modèle s’effondre. Les États-Unis sous Trump — un Trump qui vient de gagner un milliard de dollars en cryptomonnaie depuis le début de son deuxième mandat pendant que l’Occident débat de ses « valeurs » — ne cachent plus leur mépris pour leurs alliés européens. L’Europe est sommée de payer davantage pour sa défense, de réduire ses exportations vers la Chine, d’acheter du gaz américain plus cher que le gaz russe qu’on lui a fait couper. Et l’Europe obéit, comme toujours, en serrant les dents et en espérant que l’orage passera.
L’orage ne passera pas. C’est un changement de structure, pas de météo.
Les chocs qui viennent
Ce qui attend l’Europe dans les prochaines décennies n’est pas une série de crises gérables. C’est une convergence de ruptures simultanées.
Le dérèglement climatique va frapper des régions entières. La Méditerranée sera en partie inhabitable l’été d’ici quelques décennies. Les migrations climatiques depuis l’Afrique et le Moyen-Orient vont s’amplifier d’une façon que les crises de 2015 ne donnent qu’un avant-goût. Les nations européennes, incapables de s’entendre sur des quotas de quelques dizaines de milliers de réfugiés, devront faire face à des mouvements de populations qui se compteront en millions.
L’effondrement de la biodiversité menace l’agriculture européenne. Les rendements agricoles qui ont fait la prospérité des campagnes françaises, allemandes, polonaises dépendent de systèmes écologiques que quarante ans de politique agricole commune ont contribué à détruire.
La dette publique des États membres est à des niveaux intenables. La prochaine crise financière d’ampleur — et elle viendra — mettra à l’épreuve la solidarité de la zone euro d’une façon que 2008 et la crise grecque n’ont été que des répétitions.
Et surtout : la légitimité politique s’effrite. Dans presque tous les pays membres, les partis qui portaient le projet européen reculent. Les populations ne croient plus aux institutions. Le fossé entre Bruxelles et les peuples est devenu un gouffre.
Ce que l’Europe ne peut pas faire
L’Europe ne peut pas se réformer de l’intérieur, parce que ses institutions ont été conçues pour servir les intérêts des marchés, pas des peuples. La Commission européenne est nommée, pas élue. Le Parlement européen vote des textes que peu de citoyens lisent sur des sujets que peu de citoyens comprennent, parce que personne ne leur a jamais expliqué le lien entre les règles de Bruxelles et leur vie quotidienne.
L’Europe ne peut pas non plus retrouver une autonomie stratégique réelle sans rompre avec l’OTAN — ce qu’aucun gouvernement européen n’a le courage de faire, parce que cela impliquerait d’assumer une politique de défense commune, donc une politique étrangère commune, donc une politique tout court. Or une politique commune implique un peuple commun. Et un peuple commun n’existe pas encore.
Ce qui existe, c’est une série de nations avec des histoires, des langues, des intérêts et des visions du monde profondément différents, maintenus ensemble par la perspective de marchés communs et de fonds structurels.
Ce n’est pas assez pour traverser ce qui vient.
Ce que ça change pour nous
L’Europe va se fragmenter. Pas nécessairement exploser — les structures juridiques et économiques ont une inertie considérable. Mais se fragmenter, oui. Certains pays choisiront des voies nationales. D’autres renforceront des coopérations régionales plus restreintes — les pays nordiques, le groupe de Visegrad, une hypothétique entente franco-allemande si les deux pays retrouvent jamais une direction politique cohérente.
Cette fragmentation n’est pas une catastrophe en soi. Elle peut être l’occasion de reconstruire à une échelle plus humaine, plus ancrée, plus réelle. Ce que j’appelle dans L’Effondrement la reconstruction — ce que la civilisation des 7 Rivières illustre à sa façon — ne se fait jamais à l’échelle d’un empire. Elle se fait à l’échelle d’une communauté qui partage quelque chose de réel.
L’Europe des marchés ne partage rien de réel. L’Europe des peuples reste à construire — si tant est que ses peuples en aient encore l’énergie et la volonté quand les chocs les rattraperont.

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