Les semences paysannes — reprendre le contrôle de notre alimentation

Grain silos with surrounding green crop fields and irrigation equipment

Il y a quelque chose d’absurde, quand on y pense, dans le fait qu’un paysan français n’ait pas le droit de ressemer les graines de sa propre récolte si elles proviennent de variétés brevetées. Pas le droit. Légalement interdit. Ce que des générations de paysans ont fait depuis que l’agriculture existe — sélectionner les meilleures graines, les garder, les ressemer l’année suivante — est devenu, en quelques décennies, une infraction passible de poursuites judiciaires.

On est là au cœur du problème. Et ce problème est directement lié à la question de l’effondrement.

Comment on en est arrivés là

L’agriculture industrielle a simplifié le vivant à l’extrême. Là où un paysan traditionnel cultivait des dizaines de variétés de blé, de tomates, de haricots — chacune adaptée à son sol, à son climat, à ses usages — l’agriculture moderne a sélectionné quelques variétés hautement productives, calibrées pour les marchés et pour les intrants chimiques. Résultat : on estime que 75 % de la diversité génétique des plantes cultivées a disparu au cours du XXe siècle.

Ces variétés sélectionnées par les semenciers industriels sont souvent hybrides — ce qui signifie que leurs graines ne se reproduisent pas de façon stable. Le paysan est obligé de racheter des semences chaque année. Et depuis que les brevets sur le vivant ont été légalisés, les multinationales ont pu verrouiller juridiquement ce contrôle. Toutes les semences OGM sont brevetées, ce qui en fait la propriété privée d’une firme. Les conditions sont dictées : semences chères, interdiction de ressemer, dépendance permanente.

Trois ou quatre entreprises contrôlent aujourd’hui une part écrasante du marché mondial des semences. Ce n’est pas une exagération : c’est une réalité documentée.

La menace des nouveaux OGM

En 2025, une nouvelle bataille est en cours. Les NGT — New Genomic Techniques, les nouvelles techniques de modification génétique comme CRISPR — sont au cœur d’un bras de fer entre l’industrie et les défenseurs des semences paysannes. L’industrie argue que ces techniques « accélèrent des processus naturels » et ne devraient donc pas être réglementées comme des OGM. Les opposants, eux, soulignent que ces semences sont toutes issues de laboratoires, protégées par des brevets, et qu’une déréglementation priverait paysans et consommateurs de tout choix.

Ce n’est pas un débat technique. C’est une question de pouvoir : qui contrôle les semences contrôle l’alimentation.

Ce que les semences paysannes représentent vraiment

En France, un réseau fédère aujourd’hui 80 structures qui travaillent sur les semences paysannes — non issues de la biogénétique, libres de droits, adaptées aux territoires. Ces semences sont le résultat de millénaires de sélection par des paysans qui observaient, comparaient, gardaient les meilleures graines. Elles portent une mémoire agricole irremplaçable.

Mais elles sont aussi, dans la perspective de l’effondrement, quelque chose de plus concret et de plus urgent : une infrastructure de résilience.

Dans mon livre, j’écris que l’agroécologie diversifiée, les circuits courts, les semences paysannes et les potagers collectifs ne sont pas des nostalgies rurales. Ce sont des infrastructures de résilience. Et j’ai une raison précise pour dire ça. Pendant la pandémie de Covid-19, les régions qui avaient maintenu une agriculture locale diversifiée ont mieux absorbé les ruptures d’approvisionnement. Pas parce qu’elles avaient prévu une pandémie. Mais parce qu’elles n’avaient pas mis tous leurs œufs dans le même panier industriel.

Une sécheresse dans une grande région productrice, une rupture dans l’approvisionnement en engrais, une perturbation logistique — et des millions de personnes manquent de nourriture. On l’a vu pendant le Covid. On le verra encore.

Ce que chacun peut faire concrètement

La question des semences paysannes n’est pas réservée aux agriculteurs. Elle concerne tout le monde, y compris les gens qui vivent en ville et ont juste un balcon ou un bout de jardin.

Acheter ses légumes à des maraîchers qui travaillent avec des semences paysannes, c’est contribuer au maintien de la biodiversité cultivée. Participer à une AMAP, à un groupement d’achats, à un jardin partagé, c’est créer des liens locaux qui seront essentiels si les chaînes d’approvisionnement se fragilisent. Et pour ceux qui cultivent, même un tout petit peu, récupérer et échanger des graines est un acte à la fois simple et profondément politique.

Il existe des foires aux semences, des conservatoires de variétés locales, des réseaux d’échange de graines dans la plupart des régions françaises. Ce patrimoine vivant a besoin d’être utilisé pour survivre. Les graines qu’on ne plante pas finissent par ne plus germer.

La leçon de la civilisation des 7 Rivières

La civilisation de la Sapta Sindhu — les 7 Rivières — qui a inspiré le Rig Veda a cultivé blé, orge, lentilles, pois chiches, légumes et fruits pendant des millénaires dans une région allant du Pakistan actuel jusqu’à l’Afghanistan. Elle pratiquait une agriculture diversifiée, adaptée à des conditions changeantes. Quand la grande sécheresse est arrivée vers 2200 avant notre ère, elle a développé la culture du mil et du riz. Elle a compensé par une meilleure irrigation et une plus grande diversité agricole.

Elle n’a pas disparu d’un coup. Elle a duré encore trois siècles après la sécheresse, parce qu’elle n’avait pas misé sur une seule culture, un seul système, un seul fournisseur.

La diversité, dans l’alimentation comme dans tout le reste, c’est ce qui permet de traverser les crises. C’est aussi vieux que l’agriculture. C’est une leçon qu’on est en train de désapprendre, et qu’il va falloir réapprendre — de gré ou de force.

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