Les migrations climatiques — les chiffres qui font peur

People walking along a narrow path between cracked dry earth and flooded green fields at sunset

Il y a quelques semaines, j’éteignais la télé sous le choc. Le Sahara était inondé. Des lacs là où il y avait des dunes de sable. Des rivières là où je me souviens avoir aidé à désensabler des camions. Quand le désert se noie, quelque chose de fondamental a changé. Et avec lui, des millions de vies vont devoir changer aussi.

Les migrations climatiques ne sont pas une hypothèse de chercheurs ni un scénario catastrophiste pour effrayer les gens. Elles se passent maintenant, sous nos yeux. Les chiffres sont là, publiés par des organisations sérieuses, et ils donnent le vertige.

46 millions en une seule année

En 2024, le monde a enregistré un record absolu : près de 46 millions de nouveaux déplacements liés à des catastrophes, soit près du double de la moyenne annuelle observée au cours de la dernière décennie, selon l’IDMC et UN News en 2025. Ce n’est pas une tendance. C’est une accélération.

Plus de 250 millions de déplacements internes ont déjà été provoqués par des catastrophes naturelles au cours des dix dernières années, selon le Global Report on Internal Displacement 2025. Inondations, sécheresses soudaines, tempêtes : ce sont les événements extrêmes qui chassent les gens de chez eux.

Et pour 2050, la Banque mondiale projette jusqu’à 216 millions de personnes contraintes de migrer à l’intérieur de leur propre pays à cause de la dégradation de leur environnement. Pour donner une idée de l’échelle : c’est plus de trois fois la population de la France.

Qui part, et d’où ?

Il faut être clair sur quelque chose que les débats politiques habituels brouillent complètement : l’immense majorité de ces déplacements se font à l’intérieur des mêmes pays, pas vers l’Europe. Des paysans bangladais qui remontent vers des terres plus hautes. Des familles sahéliennes qui abandonnent des villages devenus impossibles à vivre. Des habitants du delta du Mékong qui fuient des sols salinisés où rien ne pousse plus.

70 % des réfugiés climatiques proviennent des pays les plus vulnérables au changement climatique, et ce sont ceux qui y ont le moins contribué. L’Afrique subsaharienne pourrait concentrer à elle seule jusqu’à 86 millions de migrants climatiques internes d’ici 2050, l’Asie de l’Est et Pacifique 49 millions, l’Asie du Sud 40 millions.

Ce sont les moins riches qui partent les premiers. Ce sont ceux qui n’ont pas les moyens de s’adapter sur place. Ce sont ceux qui ont le moins émis de CO2 dans leur vie entière.

Ce que le climat fait aux territoires

Dans mon livre, je décris ce que la montée des eaux est en train de faire aux littoraux : des millions de personnes vivent à moins d’un mètre au-dessus du niveau actuel de la mer. Au Bangladesh, une grande partie du delta du Gange est déjà touchée par la salinisation des sols. Au Vietnam, le delta du Mékong perd sa fertilité, mettant en danger la sécurité alimentaire de millions de personnes.

La sécheresse fait le même travail, plus lentement mais tout aussi sûrement. Les glaciers qui alimentent des fleuves comme l’Indus, le Gange ou le Mékong fondent à grande vitesse. Pendant quelques décennies encore, les fleuves couleront plus fort. Ensuite, ils couleront beaucoup moins, surtout en été. Des milliards d’êtres humains dépendent de ces fleuves pour boire, irriguer, survivre.

Ce n’est pas de la science-fiction. C’est de la physique.

Ce que ça change pour nous

La Banque mondiale souligne quelque chose d’important que les discours habituels éludent : une action immédiate et coordonnée pour réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre pourrait diminuer l’ampleur des migrations climatiques internes de 80 %. Ce chiffre mérite d’être dit et redit. Rien n’est encore écrit. Les décisions que nous prenons maintenant changent les ordres de grandeur.

Mais il faut aussi parler de ce qui est déjà inévitable. Des personnes vont se déplacer. En grand nombre. La question n’est plus de savoir si cela va arriver, mais comment nous allons le gérer. Et là, l’histoire nous offre un éclairage que les peurs du moment font oublier.

Ce que l’histoire nous apprend

J’ai passé sept ans sur la route, sans argent, traversant l’Algérie, l’Afrique, l’Inde. Partout où j’allais, des gens m’accueillaient. En Algérie, des familles entières m’ouvraient leur porte parce que c’est le devoir du musulman d’aider le voyageur. En Inde, les sâdhus partagent ce qu’ils n’ont pas. Partout, j’ai vu que les peuples qui ont peu sont souvent ceux qui donnent le plus facilement.

L’humanité s’est construite dans les migrations. Les Homo sapiens ont quitté l’Afrique il y a environ 70 000 ans et ont colonisé toute la planète. Ce mouvement permanent n’est pas une anomalie. C’est notre nature profonde. Les brassages de populations ont toujours apporté avec eux des échanges de techniques, de savoirs, de cultures, de cuisines, de langues. Ce que nous appelons aujourd’hui la civilisation occidentale est elle-même le résultat de dizaines de migrations successives.

Les gens qui arrivent quelque part apportent quelque chose. Ils apportent des manières de construire, de cultiver, de soigner, de cuisiner, de prier. Ils apportent leurs enfants, qui grandissent et contribuent. Les sociétés qui ont su accueillir et intégrer ont presque toujours été enrichies par cette diversité. Les sociétés fermées, elles, ont tendance à s’étioler.

Solidarité ou effondrement

Dans un monde qui se réchauffe, la solidarité n’est pas un luxe moral. C’est une condition de survie collective. Les crises climatiques ne s’arrêtent pas aux frontières. Les épidémies non plus. Les économies mondiales sont si liées que l’effondrement d’une région finit par se répercuter sur toutes les autres.

Nous pouvons choisir la peur et la fermeture. Ce choix a toujours des conséquences, et elles ne sont jamais bonnes sur le long terme. Ou nous pouvons choisir d’anticiper, de préparer nos sociétés, de construire les infrastructures d’accueil et d’intégration qui permettront d’absorber ces mouvements de population sans déchirement social.

La civilisation de la Sapta Sindhu, celle dont le Rig Veda témoigne, a duré quinze siècles dans une région de sept rivières en Asie du Sud. Elle n’avait pas d’armée. Elle n’avait pas de palais. Elle avait des villes planifiées pour le bien-être de tous, des systèmes d’eau pour chaque maison, une organisation communautaire. Elle a survécu en s’adaptant. C’est un modèle qui vaut la peine d’être regardé.

Le monde change. La question est de savoir si nous allons changer avec lui, ensemble, ou subir ce changement chacun dans notre coin.

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