ÇA Y EST — L’EFFONDREMENT A COMMENCÉ

Satellite view of Earth showing illuminated cities and cyclones over the Indian Ocean near Asia and Africa at night

Ils savaient. C’est peut-être la chose la plus importante à dire en premier. Ils savaient depuis des décennies. Les rapports s’accumulaient sur leurs bureaux — climatiques, économiques, sociaux, écologiques. Leurs propres experts les avertissaient. Leurs propres scientifiques leur montraient les courbes. Ils savaient.

Et ils ont continué.

L’héritage qu’on ne nomme pas

Il y a une histoire qu’on préfère ne pas raconter dans les discours officiels. Celle de comment la richesse des pays occidentaux s’est construite.

Pendant trois siècles, des continents entiers ont été vidés de leurs ressources. L’Afrique de ses hommes et de ses femmes — des millions d’êtres humains transformés en marchandises, vendus, exploités, tués. L’Amérique de ses terres et de ses peuples — des civilisations millénaires rasées en quelques décennies. L’Asie de ses matières premières — des royaumes entiers mis en coupe réglée pour alimenter les industries européennes.

Ce n’est pas de l’histoire ancienne. C’est le fondement sur lequel repose encore aujourd’hui la prospérité occidentale. Le capital accumulé pendant ces siècles — les infrastructures, les institutions, les réseaux commerciaux, les avances technologiques — tout cela a été construit sur ce socle.

Nos dirigeants le savent. Ils préfèrent parler de « valeurs universelles » et de « modèle démocratique » — sans mentionner les conditions dans lesquelles ce modèle a été rendu possible.

Le pétrole — le grand mensonge du XXème siècle

Au XXème siècle, un nouveau mécanisme de domination s’est mis en place. Le pétrole.

Des régions entières — le Moyen-Orient, l’Afrique subsaharienne, l’Amérique latine — ont vu leurs sous-sols confisqués par des compagnies pétrolières occidentales soutenues par leurs gouvernements. Des dictateurs ont été installés, des démocraties renversées, des guerres financées — pour maintenir le flux des hydrocarbures vers les économies du Nord.

Le pétrodollar — ce système par lequel le pétrole mondial est facturé en dollars américains — a donné aux États-Unis un privilège monétaire sans équivalent dans l’histoire. La capacité d’imprimer la monnaie mondiale. De financer des déficits colossaux sans en payer immédiatement le prix. De maintenir une domination économique et militaire que rien ne justifiait sinon la force.

Et pendant ce temps — les pays producteurs voyaient leurs ressources s’épuiser, leurs populations s’appauvrir relativement, leurs environnements se dégrader.

Nos dirigeants appellent ça « l’ordre international ». Ceux qui en ont fait les frais ont d’autres noms pour le désigner.

Le climat — le crime parfait

Mais c’est peut-être sur le climate que l’histoire retiendra le jugement le plus sévère.

Depuis les années 1970 — certains diraient depuis les années 1950 — la science était claire. Bruler des combustibles fossiles en quantités industrielles modifiait la composition de l’atmosphère. Modifiait le climat. Déclenchait un processus de réchauffement aux conséquences potentiellement catastrophiques.

Les compagnies pétrolières le savaient. Leurs propres chercheurs le leur avaient dit dès les années 1970. Elles ont choisi de financer le doute — de payer des scientifiques pour contester, des lobbyistes pour bloquer, des politiciens pour retarder.

Et les dirigeants — qui savaient, qui avaient accès aux mêmes rapports, qui entendaient les mêmes avertissements — ont laissé faire. Ont choisi la croissance à court terme. La prochaine élection. Le prochain trimestre financier. Le prochain rapport d’actionnaires.

Pendant ce temps, le CO2 s’accumulait. Les températures montaient. Les glaciers fondaient. Les événements extrêmes s’intensifiaient.

Aujourd’hui en Bretagne il fait 40 degrés en juin. Ce n’est pas une anomalie. C’est le résultat prévisible de décisions prises délibérément par des gens qui savaient ce qu’ils faisaient.

Les inégalités — l’autre bombe

Pendant que la planète brûlait, un autre processus se déroulait. La richesse se concentrait à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine.

En quarante ans — depuis que le tournant néolibéral des années 1980 a redéfini les règles du jeu — la part de la richesse mondiale détenue par une poignée d’individus a atteint des niveaux qui n’avaient pas été vus depuis les monarchies absolues. Quelques centaines de personnes possèdent autant que la moitié de l’humanité.

Ce n’est pas le résultat du mérite ou de l’intelligence. C’est le résultat de règles du jeu délibérément conçues pour favoriser le capital sur le travail, la finance sur la production, l’accumulation sur la redistribution.

Des règles écrites par des gens qui bénéficiaient de ces règles. Appliquées par des gouvernements financés par ceux qui en profitaient. Légitimées par des médias détenus par ceux qu’elles enrichissaient.

Le résultat — des classes moyennes qui s’effondrent, des jeunes qui ne peuvent plus se loger, des systèmes de santé qui craquent, des services publics sacrifiés sur l’autel de la « rigueur budgétaire » — pendant que les paradis fiscaux abritaient des fortunes qui auraient pu financer dix fois la transition écologique.

La dette — le mécanisme de contrôle final

Et pour maintenir l’illusion de la prospérité pendant que les fondations s’érodaient — la dette.

Les États se sont endettés pour financer ce que les impôts — dont on avait exonéré les plus riches — ne finançaient plus. Les ménages se sont endettés pour acheter des logements dont les prix avaient été dopés par la spéculation. Les étudiants se sont endettés pour payer des études qui ne garantissaient plus les emplois promis.

La dette comme outil de contrôle social — celui qui doit ne peut pas se révolter, ne peut pas prendre de risques, ne peut pas remettre en question le système qui lui permet de rembourser.

Et pendant ce temps, les banques — renflouées avec l’argent public quand leurs spéculations s’effondraient — continuaient à distribuer des bonus record à leurs dirigeants.

Ce qui commence maintenant

Les signaux d’effondrement ne sont plus des projections. Ce sont des réalités mesurables.

Le dérèglement climatique s’accélère au-delà des projections les plus pessimistes. Les ressources naturelles — eau, sols, biodiversité — s’épuisent à un rythme que les systèmes économiques actuels ne peuvent pas compenser. Les inégalités ont atteint un niveau de tension sociale qui produit déjà ses effets — montée des extrémismes, fractures politiques, perte de confiance dans les institutions.

Les chaînes d’approvisionnement mondiales — ce réseau complexe et fragile qui permet à nos sociétés de fonctionner — montrent leurs limites à chaque crise. Une pandémie, une guerre, une sécheresse — et des pénuries apparaissent dans des pays qui se croyaient à l’abri de tout.

Ce n’est pas la fin du monde. C’est la fin d’un monde — celui que les dirigeants occidentaux ont construit, géré, et finalement dilapidé.

Ce qu’ils auraient pu faire

Il est important de le dire — parce que l’effondrement n’était pas inévitable. Il était prévisible. Il était évitable.

Avec les ressources disponibles, avec les technologies existantes, avec la richesse accumulée — il était possible de faire la transition énergétique en temps et en heure. De réduire les inégalités avant qu’elles ne deviennent explosives. De maintenir les écosystèmes qui rendent la vie possible. De construire des sociétés résilientes plutôt que des économies fragiles optimisées pour le profit à court terme.

Des voix le disaient. Des scientifiques, des économistes, des militants, des citoyens. Depuis des décennies.

Ils n’ont pas été entendus. Ou plutôt — ils ont été entendus, et délibérément ignorés. Parce que les changements nécessaires menaçaient les intérêts de ceux qui tenaient les leviers du pouvoir.

L’histoire jugera

Il y a dans l’histoire des moments où les générations suivantes regardent en arrière et se demandent — comment était-ce possible ? Comment des gens qui se disaient civilisés, éduqués, responsables ont-ils pu faire ça ?

On pose cette question sur l’esclavage. Sur le colonialisme. Sur les génocides du XXème siècle.

Les générations qui vivront les conséquences de ce qui a été fait — et surtout de ce qui n’a pas été fait — poseront la même question sur nos dirigeants contemporains.

Ils savaient. Ils avaient les moyens d’agir. Ils ont choisi de ne pas le faire.

L’histoire, quand elle sera écrite, ne sera pas tendre avec eux.

Et l’effondrement qui commence maintenant — sous nos yeux, dans nos thermomètres, dans nos factures, dans nos nappes phréatiques, dans nos glaciers qui fondent — cet effondrement porte leur signature.

Pas la nôtre.

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