LE TRAVAIL TEL QU’ON LE CONNAÎT A 200 ANS — ET IL EST EN TRAIN DE MOURIR

Historic Birchwood Works factory with smokestacks beside a river and wind turbines at sunset

Il y a une réalité que nous considérons comme aussi ancienne que l’humanité — aussi naturelle que le fait de manger ou de dormir. La réalité du travail salarié. L’idée qu’on va tous les matins dans un lieu désigné, pendant des heures définies, pour accomplir des tâches prescrites par quelqu’un d’autre, en échange d’une rémunération fixée par contrat.

Cette réalité a deux cents ans. Pas davantage. Elle est le produit de la révolution industrielle du XIXème siècle — une invention historique récente, contingente, qui a profondément transformé la façon dont les êtres humains vivent, se définissent, s’organisent. Et elle est en train de se transformer à nouveau — sous la pression de forces technologiques, économiques et écologiques qui rendent l’ancien modèle de moins en moins viable.

Ce qu’était le travail avant

Pendant la plus grande partie de l’histoire humaine — des centaines de milliers d’années de vie en groupes de chasseurs-cueilleurs, puis des millénaires de vie agricole et artisanale — le travail tel que nous le connaissons n’existait pas.

Il y avait de l’activité. Des efforts. Des tâches à accomplir pour assurer la survie et le bien-être du groupe. Mais ces activités n’étaient pas séparées du reste de la vie par une frontière nette. On chassait et on prenait soin des enfants. On cultivait et on participait aux rituels. On construisait et on festoyait. L’activité productive était intégrée dans la vie sociale, spirituelle, festive — pas isolée dans un espace-temps distinct appelé « travail ».

L’artisan médiéval travaillait chez lui, à son rythme, selon ses méthodes, pour des clients qu’il connaissait. Le paysan organisait son temps selon les saisons, pas selon une horloge. Le rythme du travail était le rythme de la nature et de la vie sociale — pas le rythme de la machine et du profit.

Tout cela a changé avec la révolution industrielle. En quelques décennies, des millions de personnes ont été arrachées à leurs modes de vie traditionnels — l’agriculture, l’artisanat, le travail domestique — et concentrées dans des usines où leur temps était mesuré à la minute, leurs gestes standardisés, leur productivité maximisée selon les besoins du capital.

Ce mouvement — que l’historien Karl Polanyi a analysé comme une « grande transformation » — a créé quelque chose de sans précédent dans l’histoire humaine. Des êtres humains dont l’identité, le revenu, le sens de leur existence étaient entièrement médiatisés par leur relation à un employeur et à un marché du travail.

Ce qui est en train de se passer

Deux cents ans après la révolution industrielle, plusieurs forces convergentes sont en train de défaire ce qu’elle a construit.

L’automatisation d’abord. Les machines remplacent le travail humain depuis deux siècles — c’est la logique même de la révolution industrielle. Mais les vagues d’automatisation précédentes remplaçaient essentiellement le travail physique répétitif. L’intelligence artificielle change la donne — elle commence à remplacer le travail cognitif, les tâches intellectuelles, les fonctions qui semblaient jusqu’ici réservées à l’intelligence humaine. Analyser des données, rédiger des textes, diagnostiquer des maladies, conduire des véhicules, gérer des portefeuilles financiers — des domaines entiers de l’activité humaine sont en train d’être automatisés à une vitesse qui dépasse les capacités d’adaptation des systèmes éducatifs et économiques.

La précarisation ensuite. Le modèle du contrat à durée indéterminée — qui avait été la norme dans les pays développés pendant les Trente Glorieuses — s’érode. Les plateformes numériques ont créé une nouvelle catégorie de travailleurs — les travailleurs « indépendants » qui ne sont ni salariés ni véritablement entrepreneurs, qui portent tous les risques de l’indépendance sans en avoir les avantages, qui travaillent pour des algorithmes qui fixent les conditions sans négociation possible.

La crise écologique enfin. Certains secteurs entiers de l’économie — les industries fossiles, certaines formes d’agriculture intensive, certains modes de transport — sont condamnés à se transformer ou à disparaître sous la pression de la transition écologique. Des millions d’emplois dans ces secteurs vont disparaître — et la question de ce qui les remplacera, pour qui, et dans quelles conditions, reste largement sans réponse.

La crise du sens — au-delà de l’économie

Mais la mort du travail tel que nous le connaissons n’est pas seulement économique. Elle est aussi une crise de sens — peut-être la plus profonde.

Nos sociétés ont construit l’identité individuelle autour du travail d’une façon sans précédent dans l’histoire humaine. « Que faites-vous dans la vie ? » — cette question qui n’a pas d’équivalent dans la plupart des langues non occidentales dit à quel point le travail est devenu le centre de gravité de l’identité personnelle. On est médecin, enseignant, ingénieur, artiste — pas seulement dans ce qu’on fait, mais dans ce qu’on est.

Quand le travail disparaît ou se transforme radicalement — que reste-t-il de cette identité ? C’est la question que des millions de personnes se posent déjà — les victimes des restructurations industrielles, les travailleurs de plateformes dont le statut est précaire, les jeunes diplômés qui ne trouvent pas les emplois pour lesquels ils ont été formés.

Et c’est la question que des dizaines de millions de personnes supplémentaires devront se poser dans les années qui viennent, à mesure que l’automatisation progresse.

Ce qui émerge — les formes nouvelles

La mort du travail tel qu’on le connaît ne signifie pas la fin de l’activité humaine. Les êtres humains ont toujours fait des choses — ils continueront à en faire. Ce qui change, c’est la forme de cette activité, sa relation à la rémunération, son organisation sociale.

Plusieurs formes émergentes méritent attention.

Le revenu universel de base — l’idée qu’un revenu minimal garanti permettrait à tous de vivre dignement sans dépendre entièrement d’un emploi — est expérimenté dans plusieurs pays avec des résultats encourageants. En Finlande, au Kenya, dans plusieurs villes américaines — ces expériences montrent que la sécurité économique de base ne réduit pas la motivation à contribuer. Elle la libère — en permettant aux gens de contribuer de façon plus créative, plus utile socialement, moins contrainte par la nécessité immédiate.

L’économie du soin — qui reconnaît la valeur économique et sociale du travail de soin non rémunéré ou sous-rémunéré. Élever des enfants. S’occuper des personnes âgées. Maintenir le tissu social des communautés. Ces activités représentent une part immense de la valeur créée dans toute société — et elles sont systématiquement invisibilisées et dévalorisées par le système économique actuel.

Les coopératives et l’économie sociale et solidaire — des formes d’organisation du travail où les travailleurs sont aussi les propriétaires, où la logique du profit est subordonnée à la logique du bien commun. Ces formes existent depuis longtemps — mais elles pourraient prendre une importance croissante dans un monde où le modèle capitaliste classique montre ses limites.

Et la transition écologique elle-même — qui va créer des millions d’emplois nouveaux dans les énergies renouvelables, l’isolation des bâtiments, l’agriculture régénérative, la réparation et le recyclage. Des emplois ancrés dans le territoire, peu automatisables, à haute valeur sociale et écologique.

Ce que la civilisation des 7 Rivières nous enseigne

Il y a dans la vision védique — celle que j’explore dans mon travail sur le Rig Veda et la civilisation des 7 Rivières — une conception de l’activité humaine qui contraste saisissamment avec notre modèle de travail salarié.

Dans cette vision, l’activité humaine n’est pas séparée de la vie spirituelle et sociale. Le sacrifice védique — cette cérémonie centrale de la vie collective — n’était pas du travail au sens moderne. C’était une activité qui combinait le pratique et le sacré, le matériel et le spirituel, l’individuel et le collectif.

Et l’archéologie de la civilisation de l’Indus confirme cette vision. Une civilisation sans palais pour les puissants, sans armée pour la conquête, sans monuments à la gloire des chefs — mais avec des infrastructures collectives remarquables, des systèmes d’eau et d’assainissement pour tous, des greniers collectifs. Une civilisation qui investissait son activité dans le bien commun plutôt que dans l’accumulation privée.

Ce modèle n’est pas reproductible tel quel dans notre époque. Mais il dit quelque chose d’essentiel sur ce que l’activité humaine peut être quand elle n’est pas organisée autour du profit et de l’accumulation.

Ce que nous pouvons faire — maintenant

Face à cette transformation, l’attente passive est la pire des stratégies. Ce qui se passe au niveau macroéconomique et technologique déterminera le cadre — mais ce que nous faisons à l’échelle individuelle et communautaire peut faire une vraie différence.

Diversifier ses sources d’activité et de revenu — ne pas dépendre entièrement d’un seul employeur dans un monde où les emplois sont de moins en moins stables. Développer des compétences polyvalentes, transférables, difficiles à automatiser — les compétences relationnelles, créatives, manuelles complexes.

Participer à la construction d’alternatives — rejoindre ou créer des coopératives, des associations, des initiatives d’économie sociale et solidaire. Ces structures ne remplaceront pas l’économie de marché à court terme — mais elles construisent les muscles collectifs dont nous aurons besoin dans un monde différent.

Revaloriser les activités non marchandes — tout ce qu’on fait qui a de la valeur mais ne génère pas de revenus. Jardiner, réparer, prendre soin, enseigner, animer une communauté — ces activités sont au cœur de la résilience collective. Les reconnaître comme du travail réel, leur donner du temps et de la légitimité.

Et collectivement — exiger des politiques qui accompagnent cette transition. Des formations pour les travailleurs dont les emplois disparaissent. Des protections sociales adaptées à une économie flexible. Un partage équitable des gains de productivité de l’automatisation. Une fiscalité qui taxe le capital autant que le travail.

Le travail de demain

Le travail tel que nous le connaissons a deux cents ans. Il mourra peut-être dans les cinquante ans qui viennent — pas d’un coup, mais progressivement, de la même façon qu’il était apparu. Progressivement, inégalement, douloureusement pour certains, libérateur pour d’autres.

Ce qui le remplacera dépendra des choix que nous ferons collectivement. Si nous laissons la logique du marché seule décider — les gagnants de l’automatisation s’enrichiront encore davantage, les perdants seront abandonnés, et les inégalités atteindront des niveaux insupportables.

Si nous choisissons de faire de cette transformation une opportunité — de redéfinir ce que l’activité humaine signifie, de valoriser ce qui a de la valeur sociale plutôt que ce qui génère du profit, de partager équitablement les gains de la productivité — alors cette mort du travail tel qu’on le connaît pourrait être le début de quelque chose de meilleur.

Ce choix nous appartient. À condition de le faire consciemment, collectivement, maintenant.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'effondrement, avant, pendant, après.

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture