Il y a un slogan qui a marqué une époque — et qui continue de structurer, souvent inconsciemment, la façon dont nous pensons au travail, à la réussite, à ce qu’on mérite. « Travailler plus pour gagner plus. » Une formule simple, apparemment pleine de bon sens, qui dit que l’effort est récompensé, que le mérite paie, que celui qui s’investit davantage récolte davantage.
C’est un mensonge. Pas une erreur. Pas une simplification. Un mensonge — documenté, mesurable, dont les conséquences s’accumulent depuis des décennies.
Ce que les données disent vraiment
Commençons par les faits. Dans les pays développés, la productivité du travail — la quantité de richesse produite par heure travaillée — a continué d’augmenter régulièrement depuis les années 1980. Les travailleurs produisent plus qu’avant. Beaucoup plus.
Mais les salaires réels — les salaires corrigés de l’inflation, ce qu’on peut réellement acheter avec sa fiche de paie — ont stagné ou reculé pour la majorité des travailleurs pendant la même période.
La richesse créée par cette productivité supplémentaire est allée ailleurs. Elle est allée vers les actionnaires — dont les dividendes ont explosé. Vers les dirigeants d’entreprises — dont les rémunérations ont été multipliées par dix, vingt, parfois cinquante. Vers le capital financier — dont la part dans la richesse totale n’a cessé de croître.
En clair — travailler plus n’a pas produit gagner plus. Travailler plus a produit que les autres gagnent plus.
Cette réalité n’est pas controversée dans la littérature économique sérieuse. L’économiste Thomas Piketty l’a documentée avec une rigueur remarquable — quand le rendement du capital dépasse la croissance économique, la part du travail dans la richesse totale diminue mécaniquement. C’est une loi arithmétique, pas une opinion politique.
Le mythe du mérite — et sa fonction
« Travailler plus pour gagner plus » est plus qu’un slogan économique. C’est une idéologie — au sens précis du terme, une vision du monde qui sert des intérêts particuliers en se présentant comme une vérité universelle.
Cette idéologie dit que la réussite économique est le reflet du mérite individuel. Que ceux qui réussissent l’ont mérité par leur travail, leur intelligence, leur initiative. Et — implicitement mais inévitablement — que ceux qui ne réussissent pas ne l’ont pas mérité non plus.
Cette vision a une fonction sociale précise — elle légitime les inégalités. Elle transforme des résultats qui sont en grande partie le produit de structures économiques, d’héritages familiaux, de conditions de naissance — en résultats individuels, en preuves de valeur personnelle.
Le fils d’un médecin qui devient médecin à son tour — est-ce le mérite de son travail, ou l’effet des études dans de bonnes écoles, du réseau familial, de l’environnement culturel stimulant, du capital économique qui a rendu ses études possibles ? Le travailleur précaire qui n’arrive pas à joindre les deux bouts malgré cinquante heures de travail hebdomadaires — est-ce son manque de mérite, ou l’effet de conditions structurelles qui rendent son travail moins valorisé que d’autres ?
La réponse honnête est que les deux jouent un rôle. Mais l’idéologie du mérite efface le rôle des structures pour ne voir que celui de l’individu. Et ce faisant, elle rend invisible l’injustice fondamentale du système.
Le travail dans les sociétés modernes — ce qu’on ne dit pas
Il y a une réalité sur le travail dans les sociétés contemporaines que l’idéologie du « travailler plus pour gagner plus » rend particulièrement difficile à voir — les formes de travail les plus essentielles sont souvent les moins rémunérées.
Les aides-soignantes qui s’occupent de nos vieux parents. Les enseignants qui forment nos enfants. Les agriculteurs qui produisent notre nourriture. Les éboueurs qui maintiennent nos villes habitables. Les caissières de supermarché. Les aides à domicile.
Ces travailleurs ne gagnent pas peu parce qu’ils travaillent peu ou mal. Ils gagnent peu parce que le marché ne valorise pas ce qu’ils font — non pas parce que ce qu’ils font est sans valeur, mais parce que le marché mesure la valeur à l’aune du profit qu’elle génère, pas de l’utilité sociale qu’elle produit.
La pandémie de 2020 l’a rendu visible de façon crue — soudainement, nous avons réalisé que les « travailleurs essentiels » étaient précisément ceux que nous payons le moins. Et après quelques semaines d’applaudissements aux fenêtres, nous sommes revenus exactement au même système.
Le temps libre comme valeur — ce que le système déteste
« Travailler plus pour gagner plus » contient une présupposition rarement questionnée — que l’objectif de la vie est de gagner plus. Que le temps est une ressource à monétiser. Que le loisir, le repos, la vie relationnelle, la création non marchande sont des activités secondaires qu’on s’accorde quand on a assez travaillé.
Cette présupposition est culturelle, historique, contingente. Elle n’a pas toujours existé — et elle n’existera peut-être plus toujours.
Des économistes comme John Maynard Keynes prédisaient en 1930 que les gains de productivité du XXème siècle permettraient de réduire le temps de travail à quinze heures par semaine — que l’humanité passerait son temps libre à cultiver la beauté, les relations, la connaissance.
Cette prédiction ne s’est pas réalisée. Non pas parce que les gains de productivité n’ont pas eu lieu — ils ont été spectaculaires. Mais parce que le système économique s’est approprié ces gains pour produire toujours plus, vendre toujours plus, consommer toujours plus — plutôt que de les redistribuer sous forme de temps libre.
Le temps libre est l’ennemi du système consumériste. Un être humain qui a du temps libre, qui ne travaille pas, qui ne consomme pas — est un être humain qui échappe à la logique de la marchandise. Qui lit, qui se promène, qui parle avec ses proches, qui jardine, qui crée sans vendre — et qui, ce faisant, n’alimente pas la croissance.
C’est pour ça que « travailler plus pour gagner plus » est non seulement un mensonge économique, mais un outil de contrôle social. Il maintient les gens dans une course qui ne peut pas être gagnée — parce que les besoins que la consommation crée sont toujours plus grands que les revenus qu’on peut espérer en travaillant davantage.
Ce que la civilisation des 7 Rivières nous dit
Il y a une leçon que la civilisation des 7 Rivières — celle que j’explore dans mon travail sur le Rig Veda — a à nous enseigner sur le travail et la richesse.
Cette civilisation, qui a duré quinze siècles sans trace de guerre organisée, sans palais pour les puissants, sans accumulation excessive — avait une relation au travail et à la richesse profondément différente de la nôtre.
Le sacrifice védique — cette cérémonie centrale de la vie sociale — était précisément une redistribution. Le sacrifiant donnait une part de sa richesse aux dieux et à la communauté. L’accumulation sans limite n’était pas une vertu — c’était un signe de déséquilibre spirituel, d’ego non régulé, d’oubli du lien fondamental entre soi et les autres.
La richesse, dans cette vision, n’était pas le fruit du mérite individuel — elle était un flux qui traversait les individus et qui devait circuler, être redistribuée, revenir à la communauté dont elle venait.
Ce qu’on peut faire — concrètement
Face au mensonge de « travailler plus pour gagner plus », plusieurs réponses sont possibles.
La première — questionner ses propres présuppositions. Est-ce que je veux vraiment gagner plus, ou est-ce que je veux vivre mieux ? Ce n’est pas la même chose. Gagner plus dans un système qui nous prend notre temps, notre santé, nos relations — c’est peut-être vivre moins bien, pas mieux.
La deuxième — valoriser autrement son temps. Calculer ce que son heure de travail vaut réellement — après déduction des coûts liés au travail, des transports, des vêtements professionnels, de la garde des enfants, des repas pris dehors. Souvent, l’heure supplémentaire rapporte beaucoup moins qu’on ne le croit.
La troisième — se réapproprier du temps. Pas pour ne rien faire — pour faire des choses qui ont de la valeur hors du marché. Cultiver son jardin. Cuisiner. Passer du temps avec ses enfants. Créer. Ces activités ne s’achètent pas — elles se font. Et leur valeur pour le bien-être est documentée comme supérieure à celle de la consommation.
Et la quatrième — politique. Exiger des réformes qui redistribuent les gains de productivité sous forme de temps libre plutôt que de profits. La semaine de quatre jours — expérimentée avec succès dans plusieurs pays — est une réforme concrète qui dit que le temps humain a une valeur qui ne se réduit pas à sa valeur marchande.
La vraie richesse
Ce que « travailler plus pour gagner plus » rend invisible, c’est la vraie richesse — celle qui ne s’achète pas, qui ne se vend pas, qui ne figure dans aucun PIB.
La santé. Les relations. Le temps avec ceux qu’on aime. La liberté de choisir comment on passe ses journées. La connexion avec la nature. La créativité. Le sentiment d’utilité sociale réelle.
Ces richesses ne s’obtiennent pas en travaillant plus. Elles s’obtiennent souvent en travaillant moins — ou autrement, ou pour d’autres raisons que le profit.
Le mensonge du siècle n’est pas seulement économique. Il est existentiel. Il nous dit que la valeur d’une vie se mesure à ce qu’elle produit et consomme — et non à ce qu’elle vit, ressent, crée et transmet.
Défaire ce mensonge est peut-être l’acte de résistance le plus radical qui soit dans une civilisation qui s’effondre sous le poids de sa propre productivité.

Laisser un commentaire