L’EAU POTABLE VA DEVENIR PLUS PRÉCIEUSE QUE LE PÉTROLE

Valley Split Dam located on a winding river surrounded by green forested hills and dry rocky mountains

Il y a une ressource que nous utilisons chaque jour sans y penser — pour boire, cuisiner, nous laver, produire notre nourriture, faire fonctionner nos industries. Une ressource que nous traitons comme si elle était inépuisable, comme si elle coulait de source — littéralement. Une ressource sans laquelle la vie humaine est impossible au-delà de trois jours.

L’eau potable.

Et cette ressource est en train de devenir ce que le pétrole était au XXème siècle — la ressource stratégique autour de laquelle s’organisent les puissances, se nouent les alliances, se déclenchent les conflits.

Sauf que le pétrole, on peut le remplacer. L’eau, non.

Les chiffres qui donnent soif

Rappelons une réalité physique fondamentale que nous oublions facilement. L’eau couvre 71% de la surface de la Terre. Mais 97,5% de cette eau est salée — inutilisable directement. Des 2,5% d’eau douce restants, les deux tiers sont immobilisés dans les glaces polaires et les glaciers. Ce qui reste disponible pour l’ensemble de l’humanité — lacs, rivières, nappes phréatiques accessibles — représente moins de 1% de toute l’eau de la planète.

Cette quantité est fixe. Elle ne s’agrandit pas. Pendant que la population mondiale a été multipliée par quatre au XXème siècle. Pendant que la consommation d’eau par habitant a été multipliée par neuf. Pendant que le dérèglement climatique redistribue violemment les précipitations — des sécheresses prolongées ici, des inondations dévastatrices là.

Aujourd’hui 2 milliards de personnes n’ont pas accès à de l’eau potable sûre. 3,6 milliards vivent dans des zones qui connaissent des pénuries d’eau au moins un mois par an. D’ici 2050 — dans moins de trente ans — ce chiffre pourrait atteindre 5 milliards.

Les nappes phréatiques — un capital dilapidé à toute vitesse

Sous nos pieds se trouvent des réserves d’eau accumulées sur des millénaires — parfois sur des dizaines de milliers d’années. Ces aquifères fossiles sont la réserve stratégique de l’humanité. Et nous les vidons à une vitesse vertigineuse.

L’aquifère d’Ogallala — qui irrigue les grandes plaines agricoles des États-Unis, le grenier à blé de l’Amérique — se vide inexorablement. Des études récentes montrent que certaines parties de cet aquifère pourraient être épuisées d’ici vingt à quarante ans. Sans lui, l’agriculture de cette région s’effondre.

En Inde — qui nourrit 1,4 milliard de personnes — les nappes phréatiques du Punjab et de l’Haryana baissent de plusieurs centimètres chaque année. La Banque mondiale a averti que l’Inde pourrait connaître une crise de l’eau sévère d’ici 2030.

En Chine du Nord — où vit une part importante de la population chinoise et où se concentre une grande partie de son industrie — les nappes phréatiques s’effondrent. Pékin pompe de l’eau à des profondeurs qui auraient semblé impossibles il y a trente ans.

Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord — des régions naturellement arides qui ont développé des économies et des populations en s’appuyant sur des aquifères fossiles non renouvelables — la question n’est plus de savoir si l’eau va manquer, mais quand.

Ces nappes ont mis des millénaires à se constituer. Nous les vidons en quelques décennies. C’est du capital dilapidé — une richesse accumulée sur des ères géologiques que nous consommons comme un revenu.

Le dérèglement climatique — le multiplicateur de crise

Le changement climatique n’améliore pas la situation. Il la transforme en catastrophe à géométrie variable.

Les glaciers himalayens — le château d’eau de l’Asie — alimentent les grands fleuves qui font vivre des milliards de personnes. Le Gange, le Brahmapoutre, l’Indus, le Mékong, le Yangtsé. À mesure que ces glaciers fondent, le débit de ces fleuves va d’abord augmenter — puis s’effondrer quand les glaciers auront disparu. Ce scénario n’est pas pour dans cent ans. Certains glaciers pourraient disparaître d’ici 2050.

En Europe, les Alpes perdent leurs glaciers à une vitesse alarmante. Des villes comme Grenoble, Turin, Genève dépendent partiellement de ces glaciers pour leur approvisionnement en été. Des régions agricoles entières irriguent avec l’eau de fonte. Dans vingt ans, cette ressource sera radicalement réduite.

Le cycle des précipitations se dérègle — des pluies qui se concentrent dans le temps et l’espace au lieu de se distribuer régulièrement, produisant des inondations suivies de sécheresses. Une eau abondante mais inutilisable — qui ruisselle sans s’infiltrer, qui emporte les sols, qui provoque des catastrophes avant de disparaître.

Et les zones arides s’étendent. La Méditerranée se désertifie progressivement. Le Sahel recule sur des zones qui étaient cultivables il y a vingt ans. L’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Italie du Sud — des pays européens commencent à vivre ce que le Maghreb et le Moyen-Orient vivent depuis longtemps.

L’eau comme arme géopolitique

Tout cela aurait des conséquences graves même si les hommes coopéraient parfaitement. Mais les hommes ne coopèrent pas parfaitement. Et l’eau est en train de devenir une arme géopolitique.

Le Grand Barrage de la Renaissance éthiopien — le plus grand barrage d’Afrique, construit sur le Nil Bleu — est une source de tension explosive avec l’Égypte. L’Égypte, dont toute la civilisation depuis cinq millénaires dépend du Nil, considère ce barrage comme une menace existentielle. Des déclarations de guerre ont été prononcées. Les négociations ont échoué. La situation reste explosive.

La Turquie contrôle les sources du Tigre et de l’Euphrate. Ses barrages réduisent considérablement les débits en Syrie et en Irak — deux pays déjà fragilisés par des décennies de guerres. Cette dépendance hydrique est une forme de pouvoir que la Turquie n’hésite pas à utiliser.

En Asie centrale, les pays héritiers de l’Union soviétique se disputent les eaux des fleuves qui alimentaient la mer d’Aral — aujourd’hui quasi disparue. Des tensions qui pourraient dégénérer.

Et l’Indus — qui lie l’Inde et le Pakistan dans une dépendance mutuelle. Deux puissances nucléaires. Un traité de partage des eaux qui tient depuis 1960 mais qui montre des signes d’usure à mesure que les glaciers himalayens fondent et que la demande augmente.

Les guerres de l’eau ne sont pas une fiction. Elles ont déjà commencé — sous des formes diplomatiques et économiques. Elles pourraient prendre des formes militaires.

La privatisation — quand l’eau devient une marchandise

Par-dessus tout cela — une tendance qui aggrave dramatiquement la situation. La privatisation de l’eau.

Depuis les années 1990, des multinationales ont acquis des droits sur des sources d’eau, des systèmes de distribution, des infrastructures d’assainissement dans des dizaines de pays — souvent sous la pression des institutions financières internationales. Le résultat a été, dans la plupart des cas, une hausse des prix qui a rendu l’eau inaccessible aux populations les plus pauvres.

La révolte de Cochabamba en Bolivie en 2000 — où la privatisation de l’eau avait fait exploser les prix jusqu’à ce que des familles ne puissent plus payer leur eau — est devenu le symbole mondial de ce que cette logique produit. Mais les mêmes processus continuent ailleurs, sous des formes plus discrètes.

Des investisseurs financiers achètent des droits sur des aquifères aux États-Unis. Des grandes entreprises agroalimentaires sécurisent des accès à des sources d’eau dans des pays en développement. L’eau — cette condition de la vie — est en train de devenir un actif financier comme un autre.

Ce qui peut encore être fait

L’humanité n’est pas condamnée à la guerre de l’eau. Mais les solutions existent à condition qu’on les applique maintenant — et avec une volonté politique que peu de gouvernements ont montrée jusqu’ici.

L’irrigation efficace d’abord. L’agriculture consomme 70% de l’eau douce mondiale — souvent avec un gaspillage colossal. L’irrigation goutte à goutte, la gestion précise de l’humidité des sols, les variétés agricoles résistantes à la sécheresse — ces techniques existent, sont efficaces, et permettraient de réduire la consommation agricole d’eau de 30 à 50% sans réduire les rendements.

Le recyclage des eaux usées ensuite. Israël recycle plus de 90% de ses eaux usées pour l’irrigation — aucun autre pays n’approche ce taux. Singapour recycle une part croissante de ses eaux. Ces technologies existent et sont accessibles.

La gouvernance internationale de l’eau — des traités, des institutions, des mécanismes de partage équitable des ressources transfrontalières. Quelques exemples existent — le traité sur les eaux de l’Indus a résisté à plusieurs guerres entre l’Inde et le Pakistan. Ils sont rares et fragiles mais ils prouvent que la coopération est possible.

Et une vision de l’eau comme bien commun de l’humanité — pas une marchandise, pas un actif financier, pas une arme géopolitique. Une ressource partagée dont la gestion équitable est une responsabilité collective.

Cette vision se heurte à des intérêts considérables. Mais c’est la seule qui permette d’éviter que l’eau ne devienne ce que tout indique qu’elle pourrait devenir — la cause principale des conflits du XXIème siècle.

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