LA FIN DE LA CLASSE MOYENNE OCCIDENTALE

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Il y a une promesse qui a structuré la vie de plusieurs générations dans les pays occidentaux depuis 1945. Une promesse simple — si tu travailles, si tu fais des études, si tu joues le jeu, tu auras une vie stable. Une maison. Une retraite. Un niveau de vie meilleur que tes parents. Tes enfants vivront mieux que toi.

Cette promesse est en train de mourir. Pas d’un coup — silencieusement, progressivement, mais inexorablement.

Et sa mort est peut-être l’un des faits politiques et sociaux les plus lourds de conséquences de notre époque.

Ce qu’était la classe moyenne — et comment elle s’est construite

La classe moyenne telle que nous la connaissons est une invention relativement récente. Elle s’est construite dans l’après-guerre — entre 1945 et les années 1970 — dans un contexte historique exceptionnel qui ne se reproduira pas.

La reconstruction d’abord — des économies dévastées qui avaient besoin de tous les bras et tous les cerveaux disponibles. Des taux de croissance qui permettaient d’augmenter les salaires sans réduire les profits. Des États-providence robustes qui socialisaient les risques — la maladie, le chômage, la vieillesse — et permettaient à des familles modestes de vivre sans la peur permanente du déclassement.

Des syndicats puissants qui négociaient des conventions collectives protectrices. Un accès à l’éducation qui permettait une vraie mobilité sociale. Et une énergie bon marché — le pétrole abondant des Trente Glorieuses — qui rendait possible une consommation de masse sans précédent dans l’histoire humaine.

Cette combinaison de facteurs a produit quelque chose d’unique — une société dans laquelle une majorité de la population avait accès à un niveau de vie confortable, à la sécurité économique, à l’espoir d’une progression.

C’était exceptionnel. Et c’était temporaire.

Le grand décrochage — ce que les chiffres disent

Depuis les années 1980, quelque chose s’est cassé. Pas brutalement — progressivement. Mais les données sont maintenant suffisamment claires pour qu’on ne puisse plus les ignorer.

Les salaires réels des classes moyennes et populaires ont stagné dans la plupart des pays occidentaux depuis quarante ans — alors que la productivité continuait d’augmenter. En clair — les travailleurs produisent plus, mais ne gagnent pas plus. La richesse créée par cette productivité supplémentaire est allée ailleurs — vers les actionnaires, vers les grandes fortunes, vers le capital financier.

Le logement est devenu inaccessible. En France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada, en Australie — les prix de l’immobilier ont été multipliés par trois, quatre, cinq en termes réels depuis les années 1980. Un jeune qui entre sur le marché du travail aujourd’hui doit consacrer une part de son revenu au logement que ses parents n’auraient jamais imaginée. Devenir propriétaire — qui était au cœur de la promesse de la classe moyenne — est devenu hors de portée pour une fraction croissante de la population.

L’éducation a été marchandisée. Les études supérieures — qui permettaient la mobilité sociale — coûtent de plus en plus cher, s’accompagnent de dettes de plus en plus lourdes, et ne garantissent plus les emplois stables qu’elles promettaient. Des générations de diplômés se retrouvent précaires — surqualifiés pour les emplois disponibles, incapables d’accéder au niveau de vie que leurs diplômes étaient censés leur garantir.

Les retraites s’effritent. Les systèmes de retraite par répartition — conçus pour une démographie et une croissance qui n’existent plus — sont sous pression partout. L’âge de la retraite recule. Les pensions diminuent en valeur réelle. La sécurité de la vieillesse — autre pilier de la promesse de la classe moyenne — devient incertaine.

Et l’emploi lui-même se précarise. Les contrats à durée indéterminée cèdent la place aux contrats courts, à l’intérim, aux auto-entrepreneurs, aux travailleurs de plateforme. La stabilité de l’emploi — qui permettait de planifier, d’emprunter, de s’engager sur le long terme — s’érode.

Les causes profondes — au-delà des politiques conjoncturelles

Il serait commode de blâmer uniquement le tournant néolibéral des années 1980 — Reagan, Thatcher et leurs successeurs. Ces politiques ont certainement accéléré le processus. Mais les causes sont plus profondes.

La mondialisation a mis en concurrence les travailleurs occidentaux avec des travailleurs du monde entier payés beaucoup moins cher. Cette concurrence a exercé une pression permanente à la baisse sur les salaires et les conditions de travail dans les pays développés — une pression que les syndicats et les États ont eu du mal à contenir.

L’automatisation — qui s’accélère avec l’intelligence artificielle — détruit des emplois de classes moyennes qui semblaient pourtant à l’abri. Les cols blancs — comptables, juristes, analystes financiers, diagnosticiens médicaux — découvrent que leurs compétences peuvent être reproduites par des algorithmes à une fraction du coût. Ce mouvement ne fait que commencer.

La financiarisation de l’économie a déplacé la valeur du travail vers le capital. Dans une économie financiarisée, posséder des actifs génère plus de richesse que travailler. Ceux qui possèdent s’enrichissent mécaniquement. Ceux qui ne possèdent que leur force de travail stagnent.

Et la crise écologique ajoute une pression supplémentaire — les ressources naturelles qui rendaient possible la croissance s’épuisent ou se dégradent. L’énergie bon marché qui avait alimenté les Trente Glorieuses appartient au passé.

Les conséquences politiques — ce que nous voyons déjà

La fin de la promesse de la classe moyenne n’est pas seulement un phénomène économique. C’est un cataclysme politique.

Les classes moyennes qui se déclassent ou qui craignent de se déclasser sont le terreau des populismes. Pas parce qu’elles seraient stupides ou manipulées — mais parce qu’elles ont une colère légitime face à des trahisons réelles, et que les partis traditionnels qui ont présidé à cette dégradation n’ont aucune crédibilité pour proposer des solutions.

Le Brexit au Royaume-Uni. L’élection de Trump aux États-Unis. La montée des partis d’extrême droite en Europe. Ces phénomènes ont des causes multiples et complexes — mais le déclin de la classe moyenne et la trahison de la promesse des Trente Glorieuses en sont des composantes majeures.

Et cette instabilité politique n’est qu’un avant-goût. À mesure que le déclassement s’accélère — qu’une fraction croissante de la population qui s’était identifiée à la classe moyenne glisse vers la précarité — les tensions politiques et sociales vont s’intensifier.

Ce qui ne reviendra pas — et ce qui peut être construit

Soyons honnêtes — la classe moyenne telle qu’elle existait dans les Trente Glorieuses ne reviendra pas. Les conditions qui l’ont rendue possible — la croissance forte, l’énergie bon marché, la reconstruction d’après-guerre — n’existent plus et n’existeront plus.

Ce qui peut être construit est différent. Pas une restauration du passé — une reconstruction sur d’autres bases.

Une économie qui valorise l’utilité sociale plutôt que la rentabilité financière — qui reconnaît que les enseignants, les soignants, les agriculteurs, les artisans créent de la valeur réelle que les marchés financiers sous-valorisent systématiquement.

Des systèmes de protection sociale adaptés à une économie flexible — qui protègent les personnes plutôt que les emplois, qui donnent la sécurité nécessaire pour prendre des risques et s’adapter.

Un accès universel aux fondamentaux — logement, éducation, santé, retraite — qui ne dépende pas de la capacité à payer.

Et une redéfinition de ce que signifie une bonne vie — qui ne soit pas indexée sur la consommation et l’accumulation, mais sur des valeurs que l’appauvrissement matériel relatif ne peut pas détruire — les relations, la créativité, la participation à une communauté, le lien avec le monde vivant.

Cette redéfinition n’est pas un renoncement — c’est une libération de la prison consumériste dans laquelle la promesse de la classe moyenne nous avait enfermés.

Mais elle demande une transformation culturelle profonde. Et du temps que nous n’avons peut-être pas.

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