LE MOYEN-ORIENT — POUDRIÈRE CLIMATIQUE ET GÉOPOLITIQUE

A dam creating a reservoir on a winding river in a dry, hilly landscape

Il y a des régions du monde où plusieurs crises se superposent si parfaitement qu’elles forment quelque chose de plus explosif que la somme de leurs parties. Le Moyen-Orient est l’une de ces régions. Et ce qui s’y joue dans les années qui viennent ne restera pas au Moyen-Orient.

Un territoire qui se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale

Le Moyen-Orient est l’une des régions qui se réchauffe le plus rapidement sur Terre — environ deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Ce n’est pas une projection lointaine. C’est une réalité mesurée, documentée, déjà vécue.

Des températures de 50°C et plus sont désormais régulières en été dans le Golfe Persique. Des études scientifiques sérieuses suggèrent que certaines zones — le sud de l’Irak, certaines parties de l’Iran et de l’Arabie Saoudite — pourraient devenir physiquement inhabitables en été d’ici la fin du siècle. Pas métaphoriquement. Physiquement — des températures humides si élevées que le corps humain ne peut plus réguler sa chaleur, même à l’ombre.

La pénurie d’eau aggrave tout. Le Tigre et l’Euphrate — les deux fleuves qui ont fait naître la première civilisation humaine en Mésopotamie — ont perdu entre 40 et 60% de leur débit depuis les années 1970. L’Irak, qui dépendait de ces fleuves pour son agriculture depuis 7 000 ans, voit ses terres agricoles se désertifier à une vitesse alarmante. La mer d’Aral — dont la région partage certaines caractéristiques — est devenu le symbole de ce qui attend ces territoires.

En Iran, des villes entières voient leurs nappes phréatiques s’effondrer. À Téhéran, le sol s’affaisse — littéralement — à mesure que les aquifères sont vidés. Des millions de personnes dépendent d’une eau qui diminue chaque année.

L’eau comme détonateur géopolitique

L’eau n’est pas seulement une crise humanitaire au Moyen-Orient. C’est un détonateur géopolitique.

La Turquie contrôle les sources du Tigre et de l’Euphrate. Elle a construit des dizaines de barrages — notamment le gigantesque barrage Atatürk — qui réduisent considérablement les débits en Syrie et en Irak. Ces deux pays, déjà fragilisés par des décennies de guerres et d’instabilité, voient leur agriculture s’effondrer partiellement à cause de décisions prises à Ankara.

En Israël et dans les territoires palestiniens, le contrôle des aquifères de Cisjordanie est depuis longtemps un enjeu stratégique majeur du conflit — moins visible que les checkpoints et les colonies, mais tout aussi fondamental. L’eau comme outil de domination.

Le Nil — dont nous avons déjà parlé — est une autre ligne de fracture. L’Éthiopie, l’Égypte, le Soudan — trois pays aux intérêts radicalement divergents sur un fleuve dont dépend la vie de centaines de millions de personnes.

Et l’Indus — qui lie l’Inde et le Pakistan dans une dépendance mutuelle explosive. Deux pays avec l’arme nucléaire. Un traité de partage des eaux qui tient depuis 1960 mais qui montre des signes d’usure. Et des glaciers himalayens qui fondent — réduisant à terme le débit du fleuve qui nourrit 300 millions de personnes.

Le pétrole — la malédiction des ressources

Le Moyen-Orient possède environ 50% des réserves mondiales de pétrole prouvées. Cette richesse colossale a été, simultanément, la source de sa prospérité apparente et de sa malédiction profonde.

Les États du Golfe ont construit des économies entièrement dépendantes de la rente pétrolière — sans diversification réelle, sans classe productive indépendante, sans institutions qui ne soient pas au service du pouvoir pétrolier. Ces États sont des bulles de prospérité artificielle dans un désert — au sens propre et au sens figuré.

La transition énergétique mondiale — aussi lente et insuffisante soit-elle — est une menace existentielle pour ces économies. L’Arabie Saoudite, les Émirats, le Qatar ont commencé à diversifier — avec des projets d’énergie renouvelable spectaculaires, avec des investissements dans le tourisme et la finance. Mais la dépendance fondamentale au pétrole reste entière.

Et l’Iran — sous sanctions internationales depuis des décennies, avec une économie distordue par ces sanctions et par la mauvaise gestion, avec une population jeune et éduquée qui ne voit pas d’avenir — est une poudrière sociale autant que géopolitique.

Les conflits qui couvent — et ceux qui brûlent

Le Moyen-Orient n’est pas seulement une région qui se prépare à exploser. C’est une région qui brûle déjà.

Le Yémen — la guerre la plus meurtrière et la plus oubliée du monde. Une coalition menée par l’Arabie Saoudite contre les Houthis soutenus par l’Iran. Des millions de personnes au bord de la famine. Une infrastructure détruite. Et en arrière-plan — une rivalité régionale entre Riyad et Téhéran qui se joue sur plusieurs théâtres simultanément.

La Syrie — dont la guerre civile a en partie des racines climatiques. Une sécheresse sans précédent entre 2006 et 2010 a chassé des centaines de milliers de paysans vers les villes, créant une pression sociale explosive qui s’est combinée avec les tensions politiques pour produire la catastrophe que nous connaissons.

L’Irak — toujours fracturé par des décennies de guerres, d’occupation, de sectarisme — dont les institutions restent fragiles et dont les ressources en eau diminuent chaque année.

Et le conflit israélo-palestinien — dont la dernière escalade a montré à quel point les fondements restent instables, à quel point la solution à deux États — si elle a jamais été réellement poursuivie — s’éloigne.

Ce que ça signifie pour le reste du monde

Le Moyen-Orient n’est pas une région lointaine dont les problèmes resteraient sur place. Il est connecté au reste du monde par des liens qui rendent ses crises universelles.

Le pétrole et le gaz d’abord — dont les prix mondiaux dépendent de la stabilité de la région. Une guerre majeure dans le Golfe Persique — qui voit passer 20% du pétrole mondial — provoquerait une flambée des prix de l’énergie aux conséquences mondiales.

Les migrations ensuite — dont nous avons déjà vu un avant-goût en 2015-2016 avec la crise syrienne. Si les conditions climatiques et géopolitiques continuent de se dégrader, les migrations depuis cette région vers l’Europe seront massives — avec les conséquences politiques que nous pouvons anticiper.

La prolifération nucléaire enfin — avec l’Iran qui s’approche du seuil nucléaire, avec Israël qui dispose déjà de l’arme atomique, avec une région où plusieurs États ont les moyens et potentiellement la volonté de se doter de capacités nucléaires.

Ce qui pourrait changer

Il serait faux de présenter le Moyen-Orient comme une région condamnée. Des dynamiques positives existent.

La normalisation entre Israël et certains pays arabes — Émirats, Bahreïn, Maroc, Soudan — a créé de nouveaux équilibres. L’accord entre l’Arabie Saoudite et l’Iran — médié par la Chine en 2023 — a réduit temporairement les tensions. Les énergies renouvelables offrent à certains pays la possibilité de construire une économie post-pétrole.

Mais ces dynamiques positives restent fragiles. Elles se déroulent dans un contexte de dégradation climatique qui s’accélère, de ressources en eau qui diminuent, de populations qui augmentent, d’États qui peinent à répondre aux attentes de leurs citoyens.

La fenêtre pour une stabilisation reste ouverte. Elle se rétrécit.

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