La corruption systémique — pourquoi les élites ne changeront pas

Group of formally dressed people walking past homeless individuals sitting on a sidewalk, one holding a baby and another extending a cup for help

Il y a une question que les citoyens posent depuis des siècles, avec une lassitude croissante. Pourquoi, malgré les scandales, malgré les révélations, malgré les promesses de transparence et de renouveau — rien ne change vraiment ? Pourquoi les mêmes mécanismes se reproduisent, les mêmes privilèges se perpétuent, les mêmes intérêts l’emportent ?

La réponse n’est pas dans la psychologie individuelle des corrompus. Elle est dans la structure même du système. La corruption dont il est question ici n’est pas celle du fonctionnaire qui accepte un pot-de-vin ou du politicien qui détourne des fonds publics. Ces formes de corruption existent — elles sont graves, elles méritent d’être combattues. Mais elles sont superficielles comparées à ce dont nous parlons.

La corruption systémique, c’est autre chose. C’est un système entier — politique, économique, médiatique, juridique — organisé de façon à servir les intérêts d’une minorité au détriment du bien commun. Légalement. Ouvertement. Et avec le consentement apparent de ceux qu’il dépouille.

Ce qu’on appelle corruption systémique

La corruption systémique ne se cache pas dans des enveloppes de billets échangées dans des parkings souterrains. Elle opère au grand jour, dans des bureaux climatisés, à travers des mécanismes parfaitement légaux.

Le financement des partis politiques d’abord. Dans la plupart des démocraties, les partis politiques dépendent partiellement de financements privés — d’entreprises, de grandes fortunes, de lobbies sectoriels. Ces financements ne sont pas de la corruption au sens juridique. Mais ils créent des obligations implicites — des attentes, des accès, des faveurs — qui orientent les décisions politiques bien plus sûrement qu’un pot-de-vin.

Le pantouflage ensuite — ce phénomène par lequel des hauts fonctionnaires, des régulateurs, des ministres quittent leurs postes publics pour rejoindre les entreprises qu’ils étaient censés contrôler ou réguler. Un ancien ministre de l’Énergie qui rejoint le conseil d’administration d’une multinationale pétrolière. Un ancien régulateur financier qui devient consultant pour les banques qu’il supervisait. Ces passerelles sont légales dans la plupart des pays — encadrées mollement, pratiquées massivement.

Les lobbies enfin. À Bruxelles, à Washington, à Paris — des milliers de lobbyistes professionnels travaillent à plein temps pour influencer les législations, les régulations, les normes. Ils rédigent des amendements que les parlementaires votent sans les lire. Ils organisent des voyages d’études, des dîners, des colloques. Ils fournissent des expertises que les administrations sous-dotées en personnel n’ont pas les moyens de produire elles-mêmes.

Ce n’est pas de la corruption. C’est de la démocratie telle qu’elle fonctionne réellement.

Les élites — un monde à part

Pour comprendre pourquoi les élites ne changeront pas, il faut comprendre comment elles fonctionnent — comment elles se forment, se reproduisent, se protègent.

Les élites contemporaines — politiques, économiques, médiatiques, administratives — forment un monde relativement fermé. Elles se recrutent dans les mêmes établissements — grandes écoles en France, Ivy League aux États-Unis, Oxbridge au Royaume-Uni. Elles se fréquentent dans les mêmes cercles — clubs privés, conseils d’administration, fondations, forums internationaux comme Davos. Elles partagent les mêmes références culturelles, les mêmes vacances, les mêmes quartiers.

Cette homogénéité sociale n’est pas anodine. Elle produit une vision du monde commune — des présupposés partagés sur ce qui est normal, possible, souhaitable. Et dans cette vision du monde, les intérêts des élites apparaissent naturellement comme les intérêts généraux. Ce qui est bon pour les grandes entreprises est bon pour l’économie. Ce qui est bon pour les marchés financiers est bon pour la croissance. Ce qui est bon pour les riches finira par être bon pour tous.

Ce n’est pas du cynisme. C’est une conviction sincère — produit d’une socialisation dans un monde où tout confirme ces présupposés.

C’est ce qui rend la corruption systémique si difficile à combattre. Elle n’est pas le fait de gens mauvais qui savent qu’ils font le mal. Elle est le fait de gens convaincus de faire le bien — dont la définition du bien coïncide providentiellement avec leurs intérêts.

L’impunité comme pilier du système

La corruption systémique ne se maintient pas seulement par les convictions de ses bénéficiaires. Elle se maintient aussi par l’impunité.

Les grandes affaires de corruption — quand elles sont révélées, quand elles arrivent devant les tribunaux — aboutissent rarement à des condamnations sévères. Les procédures sont longues — dix, quinze, vingt ans parfois. Les avocats sont excellents — et chers. Les prescriptions interviennent. Les témoins se rétractent ou disparaissent. Les jugements sont rendus quand les faits sont oubliés du grand public.

Les Panama Papers, les Luxembourg Leaks, les SwissLeaks — ces révélations colossales sur l’évasion fiscale et la corruption des élites mondiales ont provoqué quelques jours d’indignation médiatique. Elles ont conduit à quelques réformes cosmétiques. Elles n’ont pas fondamentalement changé les règles du jeu.

Pourquoi ? Parce que les gens qui auraient le pouvoir de changer les règles sont souvent ceux qui bénéficient des règles actuelles. Parce que les gouvernements qui devraient poursuivre les fraudeurs fiscaux ont besoin des capitaux que ces fraudeurs contrôlent. Parce que les médias qui devraient investiguer appartiennent souvent à des groupes dont les intérêts sont liés à ceux des élites qu’ils devraient surveiller.

L’impunité n’est pas un dysfonctionnement du système. Elle en est une caractéristique.

Les médias — chiens de garde ou chiens de compagnie ?

Dans une démocratie, les médias sont censés jouer un rôle de contre-pouvoir — surveiller les puissants, révéler les abus, informer les citoyens. Cette fonction existe — elle a produit des révélations importantes, des scandales qui ont fait tomber des gouvernements.

Mais les médias eux-mêmes font partie du système élitaire. Les grands groupes de presse appartiennent à de grandes fortunes — en France, la quasi-totalité des grands médias est entre les mains d’une poignée de milliardaires. Ces propriétaires n’interviennent pas toujours directement dans les contenus — mais leur présence crée une autocensure diffuse, des sujets qu’on évite, des angles qu’on ne prend pas, des enquêtes qu’on ne poursuit pas jusqu’au bout.

Le journalisme d’investigation — celui qui prend du temps, qui coûte cher, qui fait des ennemis puissants — est en recul dans la plupart des pays. Les rédactions se réduisent. Les journalistes précaires n’ont pas les moyens de s’attaquer à des adversaires qui ont des armées d’avocats.

Ce n’est pas un complot. C’est une logique économique et sociale qui produit des médias globalement plus complaisants envers le pouvoir qu’ils ne devraient l’être.

La capture réglementaire — quand le gendarme travaille pour le voleur

Il y a un phénomène particulièrement pernicieux dans la corruption systémique — ce que les économistes appellent la « capture réglementaire ».

Le principe est simple. Les agences de régulation — celles qui sont censées surveiller les banques, les pharmaceutiques, les industries alimentaires, les compagnies d’énergie — finissent par être dominées par les industries qu’elles régulent. Pas nécessairement par corruption directe. Mais parce que les experts disponibles pour siéger dans ces agences viennent souvent de ces industries. Parce que le pantouflage crée des incitations à ne pas trop contrarier les futurs employeurs. Parce que les industries régulées ont bien plus de ressources pour influencer les régulateurs que les citoyens qu’ils sont censés protéger.

Le résultat — des agences censées protéger la santé publique qui approuvent des médicaments dangereux. Des régulateurs financiers qui n’ont pas vu venir la crise de 2008 — ou l’ont vue venir et n’ont rien fait. Des agences environnementales qui accordent des dérogations aux industries polluantes. Des autorités de la concurrence qui laissent se former des monopoles.

Ce n’est pas de la fiction. C’est le fonctionnement ordinaire de la régulation dans la plupart des pays développés.

Pourquoi les élites ne changeront pas d’elles-mêmes

La question du titre mérite une réponse directe. Les élites ne changeront pas d’elles-mêmes pour une raison simple et incontournable — elles n’en ont pas intérêt.

Le changement qu’exige la situation — une redistribution réelle de la richesse, une fiscalité équitable, une régulation effective des marchés financiers, une transition écologique qui remet en cause les modèles d’affaires des grandes industries fossiles — ce changement se ferait nécessairement aux dépens des privilèges et des fortunes des élites actuelles.

On peut toujours espérer que quelques individus, animés par un sens aigu de la responsabilité historique, choisiront de sacrifier leurs intérêts personnels pour le bien commun. Cela arrive — des entrepreneurs fortunés qui soutiennent la taxation des grandes fortunes, des politiciens qui refusent les conflits d’intérêts, des journalistes qui poursuivent des enquêtes au prix de leur carrière.

Mais des individus isolés ne changent pas des systèmes. Les systèmes ne changent que sous la pression — la pression des crises, la pression des mobilisations populaires, la pression de contre-pouvoirs suffisamment forts pour imposer les règles du jeu à ceux qui bénéficient des règles actuelles.

C’est ce que l’histoire montre. Le New Deal américain n’a pas été décidé par des capitalistes généreux — il a été imposé par la Grande Dépression et par des mouvements sociaux puissants. Les États-providence européens n’ont pas été offerts par des élites bienveillantes — ils ont été arrachés par des syndicats, des partis, des mobilisations qui ont fait peur aux possédants.

Le changement vient rarement d’en haut. Il vient d’en bas — quand ceux d’en bas décident qu’ils en ont assez.

Ce qui peut changer la donne

Si les élites ne changeront pas d’elles-mêmes, qu’est-ce qui peut forcer le changement ?

La crise d’abord. Les grandes transformations historiques ont souvent été précédées de crises qui rendaient l’ancien ordre insoutenable. La crise écologique, la crise financière, la crise de légitimité politique — leur convergence pourrait créer les conditions d’une transformation profonde. Ou d’une réaction autoritaire. Les deux sont possibles.

La mobilisation citoyenne ensuite. Les mouvements sociaux — syndicats, associations, mobilisations citoyennes — restent le principal contre-pouvoir disponible. Ils ont été affaiblis par des décennies de précarisation du travail et d’individualisation de la société. Mais ils existent encore. Et dans les moments de crise, ils peuvent se reconstituer très vite.

La transparence enfin. Les révélations — journalisme d’investigation, lanceurs d’alerte, fuites de données — ont un effet réel sur la légitimité des élites. Elles ne changent pas les règles du jeu à elles seules. Mais elles créent les conditions politiques dans lesquelles le changement devient possible.

Et quelque chose de plus profond — une transformation culturelle qui cesse de présenter l’accumulation et le pouvoir comme des vertus, qui valorise différemment la réussite, qui reconnecte l’idée d’élite avec celle de responsabilité et de service plutôt que de privilège et d’impunité.

Cette transformation culturelle est lente. Elle est incertaine. Mais elle est peut-être la seule qui soit durable — parce qu’elle s’attaque aux racines, pas aux symptômes.

Un système ne change vraiment que quand suffisamment de gens cessent de le considérer comme normal.

Ce moment arrive. Lentement. Mais il arrive.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'effondrement, avant, pendant, après.

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture