Il y a un chiffre qui résume mieux que tout autre l’état du monde dans lequel nous vivons. En 2024, les 1 % les plus riches de la planète possèdent plus de richesses que les 99 % restants réunis. Un pour cent de l’humanité — environ 80 millions de personnes — détient plus que les 7 920 millions d’autres.
Ce chiffre n’est pas une abstraction. Il représente des choix — des politiques fiscales, des règles commerciales, des systèmes juridiques, des rapports de force — qui ont été faits délibérément, sur plusieurs décennies, par des gens qui avaient intérêt à ce que le système fonctionne ainsi.
Et il représente aussi des conséquences — pour la démocratie, pour la cohésion sociale, pour la capacité collective à faire face aux crises qui viennent.
Une tendance longue, accélérée
Les inégalités n’ont pas toujours été aussi extrêmes. Le XXème siècle a connu une période remarquable — entre les années 1930 et les années 1980 — où les inégalités ont significativement diminué dans les pays développés. Les politiques keynésiennes d’après-guerre, la puissance des syndicats, la fiscalité progressive, l’essor des États-providence — tout cela a permis une redistribution réelle de la richesse. La classe moyenne s’est développée. Des millions de personnes ont accédé à l’éducation, à la santé, à la propriété.
Cette tendance s’est inversée à partir des années 1980, avec ce que les économistes appellent le tournant néolibéral. Reagan aux États-Unis, Thatcher au Royaume-Uni — et progressivement partout dans le monde occidental — ont imposé une nouvelle vision : baisser les impôts des plus riches, déréglementer les marchés financiers, affaiblir les syndicats, privatiser les services publics. Le tout au nom d’une théorie — le « ruissellement » — selon laquelle la richesse créée en haut finirait par bénéficier à tous.
Le ruissellement n’a pas eu lieu. Ce qui a eu lieu, en revanche, c’est une concentration spectaculaire des richesses au sommet — et un appauvrissement relatif, parfois absolu, des classes moyennes et populaires.
L’économiste Thomas Piketty a documenté cette tendance avec une rigueur remarquable dans son livre Le Capital au XXIème siècle. Sa conclusion est simple et dérangeante — quand le rendement du capital dépasse la croissance économique, les inégalités augmentent mécaniquement. Et c’est précisément ce qui s’est passé depuis quarante ans.
Les chiffres qui font mal
Les statistiques sur les inégalités sont tellement extrêmes qu’elles finissent par paraître irréelles. Essayons quand même de les regarder en face.
Les 2 000 milliardaires du monde possèdent plus que les 4,6 milliards de personnes les plus pauvres. Pendant la pandémie de Covid — pendant que des millions de personnes perdaient leur emploi, leur santé, leurs proches — les dix hommes les plus riches du monde ont doublé leur fortune. En deux ans. Pendant une crise mondiale.
En France, le patrimoine des 500 personnes les plus riches a été multiplié par dix en vingt ans. Pendant la même période, les salaires réels des travailleurs les moins qualifiés ont stagné ou reculé. Et un million d’enfants vivent sous le seuil de pauvreté dans l’un des pays les plus riches du monde.
Aux États-Unis, l’espérance de vie varie de quinze ans selon le code postal où l’on naît. Quinze ans. Dans le même pays. La pauvreté tue — pas spectaculairement, pas en une fois, mais lentement, sûrement, en rongeant la santé, en interdisant les soins, en empoisonnant l’eau et l’air des quartiers défavorisés.
Ces chiffres ne sont pas des accidents. Ils sont le résultat prévisible et prévu d’un système conçu pour les produire.
Comment le système perpétue les inégalités
Les inégalités ne se reproduisent pas par hasard. Elles sont entretenues par des mécanismes bien huilés qui se renforcent mutuellement.
La fiscalité d’abord. Dans la plupart des pays développés, les grandes fortunes et les grandes entreprises paient proportionnellement moins d’impôts que les classes moyennes. Les paradis fiscaux — légaux, tolérés, parfois encouragés — permettent aux plus riches de soustraire des milliers de milliards à la fiscalité mondiale chaque année. L’ONG Tax Justice Network estime que les États perdent ainsi entre 500 et 600 milliards de dollars de recettes fiscales par an — de l’argent qui ne finance pas les hôpitaux, les écoles, les infrastructures.
L’héritage ensuite. La richesse se transmet — et dans des proportions croissantes. Un enfant né dans une famille aisée a un accès incomparablement meilleur à l’éducation de qualité, aux réseaux, aux opportunités. Un enfant né dans la pauvreté part avec des handicaps qui se cumulent — mauvaise alimentation, logement précaire, école sous-dotée, stress chronique qui affecte le développement cognitif. L’ascenseur social, qu’on croyait être une réalité des Trente Glorieuses, est en panne dans la plupart des pays développés.
Le capital financier enfin. Posséder des actifs — des actions, de l’immobilier, des obligations — génère des revenus qui croissent sans effort supplémentaire. Ceux qui possèdent du capital voient leur richesse augmenter mécaniquement, pendant que ceux qui ne vivent que de leur travail voient leur part relative de la richesse diminuer. C’est le mécanisme central que Piketty a identifié — et il joue à plein depuis quarante ans.
Les conséquences pour la démocratie
Les inégalités économiques ne restent pas cantonnées à l’économie. Elles contaminent la politique, la culture, la santé, le lien social — tout.
La démocratie en premier lieu. Dans une démocratie formelle, chaque citoyen a une voix. Mais dans une démocratie réelle, certaines voix comptent infiniment plus que d’autres — celles qui peuvent financer des campagnes électorales, employer des lobbistes, posséder des médias, acheter des expertises. Une étude américaine célèbre — celle de Gilens et Page, publiée en 2014 — a montré que les politiques adoptées aux États-Unis correspondent presque systématiquement aux préférences des élites économiques, indépendamment de ce que souhaite la majorité de la population.
Ce n’est pas de la théorie du complot. C’est de la science politique empirique.
La cohésion sociale ensuite. Les sociétés très inégalitaires sont systématiquement moins heureuses, moins en bonne santé, plus violentes, plus méfiantes que les sociétés plus égalitaires — quel que soit leur niveau de richesse moyen. L’ouvrage de Richard Wilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level, a démontré cette corrélation de façon rigoureuse pour des dizaines d’indicateurs sociaux dans des dizaines de pays.
L’inégalité blesse. Pas seulement les pauvres — tout le monde. Elle crée une anxiété de statut permanente, une méfiance entre groupes sociaux, un sentiment d’injustice qui ronge le lien collectif.
Et la radicalisation politique enfin. Les populismes qui montent partout dans le monde — de droite comme de gauche — se nourrissent directement du sentiment d’injustice que les inégalités produisent. Quand des gens ont le sentiment que le système est truqué, que les règles sont faites pour les autres, que leur travail ne leur permettra jamais d’atteindre la sécurité — ils cherchent des coupables et des sauveurs. C’est humain. Et c’est dangereux.
Les inégalités mondiales — le scandale invisible
Tout ce qui précède concerne principalement les inégalités à l’intérieur des pays riches. Mais il y a un autre niveau d’inégalité — celui entre les pays — qui est encore plus extrême, et encore moins visible dans nos médias.
Un habitant du Luxembourg est en moyenne 500 fois plus riche qu’un habitant du Burundi. Les pays riches consomment une part des ressources mondiales qui est sans commune mesure avec leur poids démographique. Les États-Unis, avec 4 % de la population mondiale, consomment 25 % des ressources globales.
Et le système commercial et financier international a été conçu — par les pays riches, pour les pays riches — de façon à perpétuer ces inégalités. Les règles de l’OMC, les accords de libre-échange, les politiques du FMI imposées aux pays en difficulté, la dette extérieure qui asphyxie des dizaines de pays pauvres — tout ce système fonctionne comme une pompe qui transfère les richesses du Sud vers le Nord.
Ce n’est pas de la mauvaise volonté individuelle. C’est la logique d’un système construit sur des rapports de force historiques — la colonisation, puis le néo-colonialisme économique — qui n’ont jamais été vraiment remis en question.
Ce qui change — et ce qui ne change pas
Il faut être honnête — quelques choses s’améliorent. La pauvreté absolue a reculé dans le monde, principalement grâce à la croissance économique rapide de la Chine et d’autres pays asiatiques. Des millions de personnes ont accès aujourd’hui à des soins, à l’éducation, à des revenus qui les sortent de la misère la plus extrême.
Mais la pauvreté relative — le sentiment d’être laissé pour compte, de ne pas avoir sa part dans une société riche — ne recule pas. Et c’est elle qui nourrit la colère politique, le sentiment d’injustice, la défiance envers les institutions.
Et surtout — la crise écologique vient tout bouleverser. Le modèle de croissance qui a permis de réduire la pauvreté absolue est précisément celui qui détruit la planète. On ne peut pas promettre à 8 milliards de personnes le niveau de consommation des classes moyennes occidentales — les ressources de la planète ne le permettent pas.
La vraie question n’est donc pas comment faire croître le gâteau indéfiniment. C’est comment le partager différemment. Comment redistribuer une richesse existante plutôt que d’en créer indéfiniment une nouvelle.
C’est une question politique. Une question de pouvoir. Et ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui ont tout intérêt à ce qu’elle ne soit pas posée.
Ce que ça annonce
Une civilisation qui laisse se creuser des inégalités aussi extrêmes joue avec le feu. L’histoire est claire sur ce point — les sociétés qui ont laissé les inégalités atteindre des niveaux insoutenables ont toujours fini par exploser. Parfois par la révolution. Parfois par la guerre. Parfois par l’effondrement progressif du lien social et des institutions.
Nous n’en sommes pas là — pas encore. Mais les signaux s’accumulent. La défiance envers les élites. La montée des populismes. La violence sociale qui affleure. Le sentiment, de plus en plus répandu, que le système est fondamentalement injuste et que personne ne fait rien pour le changer.
Ces signaux ne disparaîtront pas d’eux-mêmes. Ils s’intensifieront à mesure que les crises climatique, énergétique et alimentaire aggraveront les tensions sur des ressources déjà mal distribuées.La question n’est pas de savoir si les inégalités provoqueront une rupture. La question est de savoir quelle forme prendra cette rupture — et si nous aurons eu la sagesse de la préparer autrement que dans le chaos.

Laisser un commentaire