Il y a une phrase que les banquiers centraux répètent depuis 2008 comme un mantra. « Nous avons tiré les leçons de la crise. » Les régulations ont été renforcées. Les banques sont mieux capitalisées. Les stress tests sont plus sévères. Le système est plus solide.
Cette phrase est rassurante. Elle est aussi, à bien des égards, fausse.
Non pas parce que rien n’a changé depuis 2008 — des choses ont changé. Mais parce que les changements opérés n’ont pas touché les fondements du problème. Ils ont consolidé les murs d’une maison dont les fondations sont fissurées. Et les fissures, depuis 2008, n’ont fait que s’approfondir.
Comprendre ce qu’est une banque — vraiment
Pour comprendre pourquoi le système bancaire est si fragile, il faut d’abord comprendre ce qu’une banque fait vraiment. Pas ce qu’on croit qu’elle fait — collecter l’épargne des uns pour la prêter aux autres — mais ce qu’elle fait réellement.
Une banque crée de la monnaie. Quand elle vous accorde un prêt, elle ne puise pas dans les dépôts existants. Elle crée de l’argent nouveau — inscrit comme crédit sur votre compte et comme dette dans ses livres. La monnaie que vous utilisez quotidiennement n’est pas, pour l’essentiel, de la monnaie émise par les banques centrales. C’est de la monnaie créée par les banques privées, sous forme de dette.
Ce système s’appelle la création monétaire par le crédit. Il est au cœur du capitalisme moderne. Et il a une propriété fondamentale — il fonctionne tant que la confiance tient. Quand la confiance disparaît, quand les déposants veulent récupérer leur argent en même temps, quand les créanciers refusent de refinancer les banques — le système s’effondre avec une rapidité qui laisse tout le monde stupéfait.
C’est ce qui s’est passé en 2008. Et c’est ce qui se reproduira.
2008 — la crise qu’on n’a pas résolue
La crise de 2008 a failli détruire le système financier mondial. En quelques semaines, des banques géantes — Lehman Brothers, Bear Stearns, AIG — se sont effondrées ou ont failli s’effondrer. Les gouvernements ont injecté des milliers de milliards de dollars d’argent public pour sauver un système qui avait pris des risques insensés avec l’argent des autres.
Le sauvetage a fonctionné — dans le sens où le système ne s’est pas effondré. Mais il a eu un coût colossal, et il a laissé intact l’essentiel du problème.
Les banques « too big to fail » — trop grandes pour être laissées tomber — sont aujourd’hui encore plus grandes qu’avant 2008. La concentration bancaire a augmenté. Les produits financiers complexes et opaques — les fameux produits dérivés qui avaient joué un rôle central dans la crise — n’ont pas disparu. Le volume des produits dérivés en circulation dans le monde dépasse aujourd’hui un quadrillion de dollars — mille fois le PIB mondial. Un chiffre tellement astronomique qu’il en perd tout sens concret.
Et surtout, la réponse à la crise — des taux d’intérêt maintenus à zéro pendant des années, des injections massives de liquidités par les banques centrales — a créé les conditions de la prochaine crise. Elle a gonflé des bulles d’actifs colossales dans l’immobilier, dans les marchés financiers, dans les obligations d’État. Des bulles qui, tôt ou tard, devront se dégonfler.
Les bombes à retardement du système actuel
Le système bancaire mondial porte aujourd’hui plusieurs bombes à retardement dont chacune, seule, pourrait provoquer une crise majeure. Ensemble, elles forment un cocktail d’une dangerosité sans précédent.
Les banques zombies d’abord. Dans de nombreux pays — particulièrement en Europe du Sud et au Japon — des banques survivent uniquement grâce aux taux d’intérêt bas et aux soutiens des banques centrales. Leurs bilans sont chargés de créances douteuses — des prêts accordés à des entreprises ou des États qui ne pourront probablement pas les rembourser. Ces banques ne font plus vraiment leur travail — financer l’économie réelle — mais elles ne sont pas non plus déclarées en faillite, parce que leur chute entraînerait une réaction en chaîne incontrôlable.
L’immobilier ensuite. Dans des dizaines de pays, les prix de l’immobilier ont atteint des niveaux déconnectés de toute réalité économique — portés par des années de crédit bon marché. Ces bulles immobilières sont directement dans les bilans des banques, qui ont massivement prêté pour financer ces achats. Quand elles se dégonflent — et elles se dégonfleront — les pertes pour les banques seront colossales.
La dette des États ensuite. Les banques européennes détiennent d’énormes quantités de dettes souveraines — des obligations d’État italiennes, espagnoles, françaises, grecques. Si un État majeur se retrouvait en difficulté de paiement, les banques qui détiennent sa dette seraient immédiatement fragilisées. C’est ce qu’on appelle la « boucle diabolique » — les banques fragilisent les États en leur coûtant cher à sauver, et les États fragilisent les banques en risquant de faire défaut.
Les cryptomonnaies et la finance décentralisée enfin — ces nouveaux acteurs qui ont grandi à la périphérie du système régulé, en dehors de tout contrôle sérieux, et qui représentent désormais des sommes considérables. Leur effondrement éventuel — comme celui de FTX en 2022 l’a préfiguré à petite échelle — pourrait contaminer le système traditionnel de façon imprévisible.
Pourquoi la prochaine crise sera différente
Les crises financières passées — 1929, 1987, 2001, 2008 — ont toutes été gérées par la même réponse : injection de liquidités par les banques centrales, baisse des taux d’intérêt, sauvetage public des institutions menacées.
Cette réponse a ses limites. Et nous les avons presque atteintes.
Les taux d’intérêt ont été maintenus à zéro — voire négatifs — pendant des années. Ils ont été remontés depuis 2022 pour lutter contre l’inflation, mais ils restent à des niveaux qui laissent peu de marge de manœuvre si une nouvelle crise exigeait de les baisser fortement.
Les bilans des banques centrales ont été gonflés à des niveaux sans précédent — la Fed américaine, la BCE, la Banque du Japon ont acheté des milliers de milliards d’actifs pour soutenir le système. Cette capacité n’est pas illimitée — ou plutôt, son utilisation illimitée produirait une inflation et une perte de confiance dans la monnaie elle-même.
Et les dettes publiques ont explosé — en partie pour financer les sauvetages bancaires de 2008, en partie pour faire face à la pandémie. La capacité des États à mobiliser à nouveau des milliers de milliards pour sauver les banques est aujourd’hui beaucoup plus contrainte qu’elle ne l’était en 2008.
Autrement dit — les munitions sont presque épuisées. La prochaine grande crise bancaire arrivera dans un contexte où les outils habituels de gestion de crise seront moins disponibles, moins efficaces, et moins légitimes politiquement.
Ce que « la dernière crise » signifie concrètement
Dire que la prochaine crise bancaire pourrait être « la dernière » ne signifie pas nécessairement la fin du monde. Cela signifie quelque chose de plus précis et de plus grave — la fin du système tel que nous le connaissons, sans garantie que ce qui le remplace soit meilleur.
Concrètement, cela pourrait ressembler à une crise de confiance dans les monnaies elles-mêmes — une inflation galopante qui ronge l’épargne, ou à l’inverse une déflation brutale qui paralyse l’économie. À des faillites bancaires en cascade que les États ne pourraient pas empêcher faute de moyens. À une fragmentation du système financier mondial en blocs régionaux incompatibles. À une paralysie du crédit qui étranglerait l’économie réelle — les entreprises qui ne peuvent plus se financer, les ménages qui ne peuvent plus emprunter, les États qui ne peuvent plus refinancer leurs dettes.
Ce scénario n’est pas inévitable. Mais il n’est plus impensable. Et ceux qui ont la responsabilité d’éviter ce scénario — les régulateurs, les banquiers centraux, les gouvernements — sont soit conscients du problème et démunis face à son ampleur, soit encore dans le déni confortable de ceux qui ont intérêt à ce que le système continue tel quel le plus longtemps possible.
Ce qu’on peut faire — individuellement et collectivement
Face à un système bancaire aussi fragile, la question pratique se pose inévitablement — que faire ?
Individuellement, la réponse est limitée mais réelle. Diversifier — ne pas mettre tous ses actifs dans le même système. Réduire sa dépendance au crédit. Investir dans des actifs réels plutôt que financiers — des terres, des compétences, des outils, des relations humaines — qui conservent de la valeur indépendamment de l’état du système financier. Et ne pas paniquer si une crise arrive — la panique bancaire est souvent ce qui transforme une crise gérable en catastrophe.
Collectivement, la réponse exige une volonté politique que peu de gouvernements ont eu le courage de déployer. Briser les banques trop grandes pour être sauvées. Séparer les activités de dépôt — qui touchent les épargnants ordinaires — des activités spéculatives. Réguler sérieusement les produits dérivés et la finance de l’ombre. Remettre la finance au service de l’économie réelle plutôt que de laisser l’économie réelle au service de la finance.
Ces réformes sont connues. Elles sont techniquement faisables. Elles se heurtent à des résistances politiques colossales — parce que ceux qui bénéficient du système actuel ont les moyens de le défendre.
La finance comme symptôme
Comme toujours dans ce livre, la question de fond n’est pas technique. Le système bancaire tel qu’il fonctionne aujourd’hui est le reflet d’un choix de société — celui de laisser la logique financière dominer toutes les autres logiques. Celle de l’économie réelle. Celle de l’environnement. Celle de la justice sociale.
Un système qui crée de la monnaie à partir de la dette, qui récompense la spéculation plus que la production, qui socialise les pertes et privatise les gains — ce système n’est pas une loi de la nature. C’est une construction humaine, récente, qui peut être déconstruite et reconstruite autrement.
La prochaine crise bancaire sera peut-être l’occasion de le faire. Pas parce que les crises produisent automatiquement du progrès — souvent elles produisent le contraire. Mais parce qu’elles créent des moments où des choses impensables deviennent soudainement possibles.
La question est de savoir si nous aurons, à ce moment-là, des idées claires sur ce que nous voulons construire à la place.
Ou si nous nous contenterons, une fois de plus, de reconstruire la même maison sur les mêmes fondations fissurées.

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