Il y a une image que les médias adorent diffuser en temps de catastrophe. Des gens qui s’entraident spontanément. Des inconnus qui partagent leur nourriture, qui hébergent des réfugiés, qui plongent dans des eaux glacées pour sauver quelqu’un qu’ils ne connaissent pas. Ces images nous touchent profondément — et elles nous surprennent, comme si la solidarité était une exception, un sursaut inattendu dans un monde gouverné par l’égoïsme.
Mais et si c’était l’inverse ? Et si la solidarité était le fond, et l’égoïsme la construction ?
Ce que la biologie dit
Pendant longtemps, la vision dominante de la nature humaine s’est appuyée sur une lecture simplifiée de Darwin. La survie du plus fort. La compétition comme moteur de l’évolution. L’égoïsme génétique comme loi fondamentale du vivant.
Cette lecture est incomplète. Et les cinquante dernières années de recherche en biologie évolutive, en primatologie et en neurosciences ont considérablement nuancé ce tableau.
L’empathie — la capacité à ressentir ce que l’autre ressent, à être affecté par sa douleur ou sa joie — n’est pas une invention culturelle humaine. Elle est ancrée dans notre biologie. Les neurones miroirs, découverts dans les années 1990, constituent le substrat neurologique de cette capacité — ils s’activent quand on observe quelqu’un d’autre agir ou souffrir, comme si on vivait soi-même l’expérience.
Ces neurones miroirs existent aussi chez les grands singes, chez les éléphants, chez les dauphins, chez les corbeaux. L’empathie n’est pas un privilège humain — c’est une propriété émergente des cerveaux sociaux complexes, façonnée par des millions d’années d’évolution dans des groupes où la coopération était une condition de survie.
Frans de Waal, le primatologue dont nous avons déjà parlé, a documenté des comportements de consolation, de partage, de réconciliation et d’aide aux individus blessés chez les chimpanzés et les bonobos. Des comportements qui ne peuvent s’expliquer par le seul intérêt individuel — des comportements qui ressemblent, dans leur structure, à ce que nous appelons solidarité.
La solidarité a donc des racines biologiques profondes. Elle n’est pas une invention de la culture — elle est inscrite dans notre nature sociale.
Ce que l’anthropologie confirme
Les sociétés humaines les plus anciennes — les sociétés de chasseurs-cueilleurs qui ont constitué l’essentiel de l’histoire humaine — étaient des sociétés profondément coopératives.
Non pas des utopies sans conflit. Mais des sociétés où la survie dépendait directement de la coopération — la chasse collective, le partage de la nourriture, la protection mutuelle contre les prédateurs et les groupes hostiles. Des sociétés où l’accumulation individuelle excessive était activement découragée — par la pression sociale, par le ridicule, parfois par des mécanismes institutionnels formels.
Les anthropologues ont observé chez de nombreux peuples chasseurs-cueilleurs un phénomène qu’ils appellent le « leveling » — le nivellement. Quand un chasseur ramène une grosse prise, il est tenu de la partager avec l’ensemble du groupe. S’il tente d’en garder une part disproportionnée, il est moqué, critiqué, marginalisé. L’accumulation est socialement sanctionnée.
Ce n’est pas du communisme idéologique. C’est une adaptation pragmatique à une réalité simple — dans un environnement incertain, la sécurité collective vaut mieux que la richesse individuelle. Aujourd’hui tu as de la viande, demain c’est moi. Le partage est une assurance mutuelle.
Pendant des centaines de milliers d’années, cette logique a gouverné la vie humaine. Elle est profondément ancrée dans nos intuitions morales — le sentiment que l’injustice flagrante est insupportable, que celui qui a beaucoup doit aider celui qui a peu, que l’abandon d’un membre du groupe en difficulté est une faute grave.
Quand la culture étouffe l’instinct
Si la solidarité est si profondément ancrée dans notre biologie et notre histoire, comment expliquer que nos sociétés modernes produisent autant d’indifférence, d’individualisme et d’inégalité ?
La réponse est culturelle — et idéologique.
Depuis les années 1980 et le tournant néolibéral, une vision du monde s’est imposée dans les sociétés occidentales qui présente l’individualisme comme une vertu, la compétition comme le moteur naturel du progrès, et la solidarité comme une faiblesse ou une contrainte imposée par l’État. Margaret Thatcher résumait cette vision dans une formule restée célèbre — « la société, ça n’existe pas ». Il n’y a que des individus et des familles.
Cette idéologie n’a pas seulement influencé les politiques économiques. Elle a façonné les mentalités, les valeurs, les comportements quotidiens. Elle a produit des générations élevées dans la croyance que chacun est responsable de son propre sort, que demander de l’aide est une honte, que se préoccuper des autres au détriment de son propre avancement est une naïveté.
Elle a aussi produit des structures sociales qui rendent la solidarité difficile à pratiquer — des villes où les gens ne connaissent pas leurs voisins, des modes de vie où le temps manque pour s’impliquer dans la communauté, des systèmes économiques qui récompensent l’individualisme et pénalisent la coopération.
La culture peut étouffer les instincts les plus profonds. L’histoire en donne des exemples saisissants — des sociétés entières qui ont appris à déshumaniser certains groupes au point de les massacrer sans remords. Des sociétés qui ont normalisé des niveaux de cruauté que leurs propres membres auraient jugés monstrueux quelques générations plus tôt.
L’inverse est vrai aussi. La culture peut amplifier et structurer des instincts solidaires qui, sans elle, resteraient latents.
Les catastrophes comme révélateurs
Il y a un phénomène que les chercheurs qui étudient les comportements en situation de catastrophe ont observé de façon répétée et qui contredit radicalement le discours dominant sur la nature humaine.
Quand une catastrophe frappe — tremblement de terre, inondation, tempête, attentat — la réponse spontanée et immédiate de la grande majorité des gens n’est pas la panique, le pillage et la violence. C’est la solidarité.
Les gens s’entraident. Ils sortent des décombres leurs voisins qu’ils ne connaissaient pas. Ils partagent leur nourriture et leur eau. Ils hébergent des inconnus. Ils organisent spontanément des systèmes de distribution et de soin. En quelques heures, des communautés improvisées émergent, fonctionnelles et relativement équitables.
Rebecca Solnit, dans son livre Un paradis construit en enfer, a documenté ce phénomène à travers plusieurs grandes catastrophes — le tremblement de terre de San Francisco en 1906, l’ouragan Katrina en 2005, le tremblement de terre de Mexico en 1985. Sa conclusion est claire : les catastrophes révèlent le meilleur de l’humanité bien plus souvent que le pire.
Le pire — les pillages, la violence, la loi du plus fort — existe. Mais il est minoritaire. Et il est souvent le fait de structures de pouvoir qui s’effondrent et cherchent à se maintenir par la force, plutôt que des citoyens ordinaires livrés à eux-mêmes.
Livrés à eux-mêmes, les gens s’entraident. C’est la règle, pas l’exception.
La solidarité comme intelligence collective
Il y a une dimension de la solidarité qu’on sous-estime souvent — sa dimension cognitive.
Un groupe solidaire n’est pas seulement plus généreux qu’un groupe individualiste. Il est plus intelligent. Il prend de meilleures décisions. Il résout des problèmes complexes plus efficacement.
Les recherches en sciences cognitives montrent que la diversité des perspectives — condition de la vraie coopération — produit des solutions que les individus les plus brillants ne trouveraient pas seuls. Que la confiance mutuelle — fondement de la solidarité — réduit les coûts de transaction et libère des ressources cognitives pour des tâches plus complexes. Que le sentiment d’appartenance à un groupe solidaire augmente la résilience psychologique individuelle face au stress et à l’adversité.
Une société solidaire n’est pas seulement plus juste. Elle est plus efficace — au sens le plus profond du terme, celui qui inclut le bien-être, la santé, la créativité et la capacité à faire face aux défis collectifs.
C’est précisément ce dont nous aurons besoin dans les années qui viennent.
Ce que ça signifie pour la reconstruction
Si la solidarité est un instinct naturel que la culture peut amplifier ou étouffer, alors la reconstruction après l’effondrement n’est pas une question de créer quelque chose de nouveau à partir de rien.
C’est une question de libérer ce qui est déjà là.
De reconstruire les conditions qui permettent à la solidarité de s’exprimer — des communautés à taille humaine où les gens se connaissent, des économies locales où les interdépendances sont visibles, des cultures qui valorisent le soin et la coopération plutôt que la compétition et l’accumulation.
De désapprendre les réflexes individualistes que cinquante ans de néolibéralisme ont gravés dans les comportements — sans naïveté, sans idéalisme, mais avec la conviction que ces réflexes ne sont pas notre nature profonde. Ils sont une couche superficielle, récente, imposée.
En dessous, il y a autre chose. Quelque chose de bien plus ancien et de bien plus robuste.
Quelque chose qui se réveille, invariablement, quand les catastrophes frappent et que les structures qui nous séparent s’effondrent.
Ce quelque chose a un nom simple. C’est notre humanité.

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