Les femmes dans la reconstruction — pourquoi elles sont essentielles

Group of volunteers planting trees and repairing houses in a community recovery project

Il y a un paradoxe que l’histoire répète inlassablement. Ce sont souvent les guerres, les crises, les effondrements — ces moments où tout ce que les hommes ont construit s’effondre — qui révèlent ce que les femmes sont capables de faire quand on leur en donne la possibilité. Et puis, une fois la reconstruction accomplie, une fois la société restabilisée, les mêmes mécanismes de domination se remettent en place — et les femmes retournent à leur place assignée.

Ce cycle doit être brisé. Pas seulement par justice — même si la justice suffirait amplement. Mais parce que toute reconstruction sérieuse qui écarte les femmes est une reconstruction condamnée à l’échec.

Ce que l’histoire montre

Les exemples historiques sont nombreux et convergents.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans une Europe dévastée, ce sont les femmes qui ont tenu les communautés debout pendant que les hommes étaient morts, prisonniers ou absents. Elles ont géré les ressources, organisé l’alimentation, maintenu le lien social, élevé les enfants dans des conditions impossibles. La reconstruction économique spectaculaire des années 1950 et 1960 repose en grande partie sur ce travail invisible et non comptabilisé.

Au Rwanda, après le génocide de 1994 qui a tué entre 500 000 et 800 000 personnes en cent jours — dont une immense proportion d’hommes — les femmes se sont retrouvées à constituer 70 % de la population survivante. Elles ont reconstruit le pays. Elles ont cultivé les champs, rouvert les marchés, reorganisé les communautés, élevé les orphelins — y compris parfois les enfants nés de viols. Le Rwanda est aujourd’hui l’un des pays du monde avec la plus forte proportion de femmes au parlement. Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat direct de ce que la reconstruction a révélé.

En Afghanistan, chaque fois que les femmes ont eu accès à l’éducation et à la vie économique — brièvement, partiellement, contre vents et marées — les indicateurs de développement humain ont progressé. Chaque fois qu’elles en ont été exclues, le pays a reculé.

Les exemples se répètent. La corrélation est si forte qu’elle est devenue, pour les organisations internationales de développement, un axiome opérationnel : si vous voulez reconstruire une société, commencez par les femmes.

Pourquoi les femmes — ce que la recherche dit

Ce n’est pas une question de supériorité — les femmes ne sont pas des êtres meilleurs que les hommes. C’est une question de ce que des siècles de rôles sociaux ont développé comme compétences, et de ce que la biologie et la culture ont façonné différemment.

Les études en psychologie sociale et en économie comportementale montrent de façon robuste que les femmes, en moyenne et dans des contextes variés, présentent certains traits particulièrement précieux en temps de crise et de reconstruction.

Une orientation plus forte vers le long terme. Les décisions économiques des femmes tendent à privilégier l’investissement durable — dans l’éducation des enfants, la santé familiale, la sécurité alimentaire — plutôt que la consommation ou le prestige immédiat. Les études sur les microcrédits accordés aux femmes dans les pays en développement montrent systématiquement des taux de remboursement plus élevés et des effets multiplicateurs plus importants sur le bien-être communautaire.

Une sensibilité plus développée à la coopération et au consensus. Les groupes de décision mixtes ou à majorité féminine produisent en moyenne des décisions plus nuancées, plus inclusives, tenant mieux compte des intérêts de l’ensemble du groupe plutôt que de ceux des individus dominants.

Une gestion différente du risque. Pas une aversion au risque — mais une évaluation plus complète des conséquences à long terme. Ce qui est précisément ce dont les sociétés en reconstruction ont besoin — des décisions qui ne sacrifient pas l’avenir sur l’autel du gain immédiat.

Et une expérience concrète du soin — du care, comme disent les Anglo-Saxons. Les femmes ont historiquement et culturellement été les gardiennes du tissu social quotidien — la santé, l’alimentation, l’éducation, le lien entre les générations. Ces compétences, souvent invisibilisées et dévalorisées en temps normal, deviennent critiques en temps de crise.

Les femmes et la paix

Il y a un lien documenté entre la participation des femmes aux processus de paix et la durabilité de ces paix.

Une étude portant sur 182 accords de paix signés entre 1989 et 2011 a montré que les accords négociés avec une participation significative des femmes avaient une probabilité significativement plus élevée de tenir sur le long terme. Les raisons sont multiples — les femmes tendent à inclure dans les négociations des questions souvent ignorées par les négociateurs masculins, comme la protection des enfants, la sécurité alimentaire, la reconstruction du tissu social — des questions qui déterminent si la paix sera réelle ou simplement une interruption de la guerre.

En Irlande du Nord, des associations de femmes des deux communautés — catholiques et protestantes — ont maintenu le dialogue pendant des années quand les hommes politiques se déchiraient. En Colombie, les organisations de femmes ont joué un rôle crucial dans les négociations de paix avec les FARC. Au Libéria, le mouvement de femmes dirigé par Leymah Gbowee — qui a valu à cette dernière le prix Nobel de la paix en 2011 — a forcé les belligérants à négocier et mis fin à une guerre civile dévastatrice.

Ces exemples ne sont pas des exceptions. Ils illustrent une réalité que la recherche confirme — les femmes apportent à la construction de la paix quelque chose que les processus exclusivement masculins ne produisent généralement pas.

Ce que notre civilisation a perdu en excluant les femmes

Il faut dire les choses clairement. Notre civilisation — celle qui est en train de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions — a été construite et dirigée quasi exclusivement par des hommes pendant des millénaires. Pas tous les hommes — une petite élite masculine. Mais des hommes quand même.

Les résultats sont là. Un système économique qui détruit la nature. Des guerres perpétuelles pour des ressources et des territoires. Des inégalités qui explosent. Une obsession pour la croissance à court terme au détriment de la durabilité à long terme. Une compétition érigée en vertu et une coopération traitée comme une faiblesse.

Ce n’est pas une caricature. C’est ce que les données montrent — les sociétés les plus inégalitaires entre hommes et femmes sont systématiquement parmi les plus violentes, les plus corrompues, les moins résilientes.

La question n’est donc pas de savoir si les femmes ont leur place dans la reconstruction. Elles l’ont — et elles l’ont toujours eue, même quand on la leur niait. La question est de savoir si nous sommes enfin capables de construire des systèmes qui reconnaissent et valorisent cette place.

Les obstacles qui persistent

Dire que les femmes sont essentielles à la reconstruction ne suffit pas — il faut aussi nommer ce qui les en empêche.

La violence d’abord. Dans les situations de crise et de conflit, les femmes sont les premières victimes — viols utilisés comme armes de guerre, violences domestiques qui explosent, trafics humains qui se développent dans le chaos. Une reconstruction qui ne s’attaque pas frontalement à ces violences exclut les femmes dès le départ.

L’accès aux ressources ensuite. Dans la plupart des pays du monde, les femmes ont un accès limité à la propriété foncière, au crédit, à l’héritage. Sans accès aux ressources, pas d’autonomie économique. Sans autonomie économique, pas de participation réelle à la reconstruction.

La charge invisible enfin. Les femmes assument partout dans le monde une part disproportionnée du travail domestique et du soin — travail non rémunéré, non comptabilisé dans le PIB, non reconnu socialement. Tant que cette charge ne sera pas redistribuée équitablement, les femmes ne pourront pas participer à égalité à la vie publique et à la reconstruction collective.

Vers une reconstruction différente

Si l’effondrement que nous vivons porte en lui la possibilité d’un renouveau — et c’est ce que ce livre veut croire — alors ce renouveau devra être différent dans ses fondements mêmes.

Une civilisation qui place au centre la compétition, la domination et l’accumulation a produit les crises que nous vivons. Une civilisation qui placerait au centre le soin, la coopération et la durabilité produirait autre chose.

Ce changement de valeurs n’est pas « féminin » par essence — des hommes peuvent le porter, et beaucoup le font. Mais il correspond à des valeurs que notre culture a historiquement associées au féminin — et qu’elle a historiquement dévalorisées pour cette raison même.

La reconstruction ne sera pas seulement technique, économique ou politique. Elle sera culturelle. Elle passera par une révision profonde de ce que nous valorisons — ce que nous considérons comme une force, ce que nous considérons comme une compétence, ce que nous considérons comme une contribution précieuse à la vie collective.

Dans cette révision, les femmes ne sont pas seulement des participantes importantes. Elles sont, à bien des égards, les gardiennes de ce que nous avons failli perdre — et dont nous aurons besoin pour construire ce qui vient.

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